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Déflagration positive - la Maman (2/3)

Moi qui part en missions
Fresque de Malala Andrialavizadrazana à Palais de Tokyo

Il avait pensé m'attirer à sa thèse en précisant qu'au (traditionnel) pot qui suivrait il y aurait du Meursault (on n'attire pas les mouches avec du vinaigre). Déjà quand il était venu diner à la maison il avait annoncé du Meursault et était venu avec du champagne, et en clôture de sa thèse il y avait entre autres du Chardonnay, mais de Meursault que nenni. 
J'adore le Meursault (évidemment) et en plus ce n'est pas n'importe quel vin pour mon iMari et moi. 
Dans notre dernière année d'étudiants, à Paris, nous étions très attentifs à notre budget, on faisait nos courses alimentaires au supermarché en regardant les prix, ce qui n'empêchait pas qu'on se prenne du vin de temps en temps, les premiers prix évidemment. Et un soir, la note à la caisse est doublée (dans notre référentiel hebdomadaire). On n'ose rien dire, on avale notre salive, on paie. En partant on regarde le ticket de caisse : Meursault 100 Francs (un peu plus). Nous avons du chercher ce qu'était ce "Meursault" qui nous rendait la note salée (notre connaissance oenologique était particulièrement basse, à l'image du budget qu'on y mettait). Clairement, la bouteille était mal rangée dans le rayon, mais quand on l'a bu, il a bien fallu reconnaitre qu'il était très bon. On s'est tout de même demandé s'il valait 100 Francs étudiants.
 
J'en suis à me demander à quel moment j'ai évoqué le Meursault avec ce médecin pour qu'il le remette régulièrement dans la conversation, ce n'est pas anodin. Contrairement à sa Maman qui, elle, apparaît souvent dans nos échanges. 
Quel médecin vous parle de sa Maman?  
C'est là où est la bascule, je suis passée dans la case "amie". 
Patiente, témoin à sa thèse, amie, la transition s'est faite en quelques SMS.
Amie à qui il avoue que je lui fais penser à sa Maman.
Et une amie s'autorise à parler à la Maman, le soir de la thèse. 
J'avais des choses à lui dire. Une mission à accomplir. 
Mission que je me suis bien gardée de partager avec l'iAdo qui m'en aurait découragée (l'iAdo pense par exemple que les mamans ne devraient pas assister aux entrainements des athlètes traduction: il rechigne que j'aille le voir à l'escrime).

J'ai vite repéré la Maman dans le public, assise à côté du jumeau, qui est pareil et différent à la fois, C'est facile, ce sont des faux jumeaux très semblables. L'autre est plus glamour, plus tendance, on sait tout de suite lequel des deux attire les yeux (ou les mouches à défaut du Meursault). Même sans le jumeau j'aurai repéré la Maman, assise aussi à côté de la compagne du médecin. Une rangée des sièges occupée pour la famille, une rangée par les copains, le dernier rang par les retardataires (nous étions à l'avant-dernier rang, ce qui renseigne sur notre statut et notre heure d'arrivée).

J'avais plusieurs objectifs à ce pot : goûter le Meursault annoncé (j'avais cependant un doute dès l'annonce), lui donner ses cadeaux (j'avais compris qu'il était de bon ton d'offrir quelque chose à une soutenance de thèse) et parler à la Maman. 

Le Meursault, déjà évoqué c'était un leurre. Le Chardonnay était très bon, j'ai siroté mon verre en faisant la patiente idéale et témoin attentionnée. J'ai été présentée aux copains qui m'ont demandé un autographe en plaisantant après m'avoir vu dans l'émission Santé Magazine.
J'ai souri et était agréable auprès d'un Professeur de médecine de Londres  qui me regardait comme une expérience de laboratoire réussie (ce que j'étais) en me demandant comment j'allais. Il me donnait  l'impression d'être un concept vivant, toute droite sortie d'une publication théorique, un peu irréelle pour lui.
J'ai même discuté avec le chef de service de mon médecin préféré, qui chose étonnante m'a reconnue (il m'avait de nouveau vue en film dix minutes plus tôt). J'avais eu peu de contacts avec lui, mais il avait participé au film, c'est son nom qui apparait pas celui de mon médecin, et on les voit opérer en binôme. Il connait bien ma pathologie et mon cas (âge sexe, antécédents), je pense même qu'il sait reconnaitre une image de mon coeur parmi 100 autres, mais j'ai été surprise qu'il me reconnaisse en tant que personne, en vrai, debout habillée, sans mon échographie cardiaque affichée sur le ventre.
Et plus surprise encore quand il s'est installé à côté de moi en me disant "c'est bien que vous soyez venue", et que visiblement il voulait engager la conversation sans poser de questions. 
Il y a des gens comme ça, ceux qui se plantent à coté de vous, bien campés sur leurs deux jambes, un verre à la main, vous disent un truc et attendent que vous poursuiviez. 
J'ai fait l'effort. 
Effort et précaution. 
Je sais beaucoup de choses sur ce chef de service, sur son fonctionnement, son management, d'où il vient, ses habitudes de vie... que je ne suis pas censée savoir. Je ne pouvais pas lui dire "alors ces joggings à 5h du matin?" ou encore "l'organisation de votre service ça avance?".
Je l'ai donc complimenté pour son équipe "vous en avez d'autres comme lui dans votre équipe?" 
Et c'était parti, il m'a détaillé les autres gars (tous des gars) en me les désignant dans l'assemblée. C'est moi qui posait les questions et lui y répondait. Je me suis demandée s'il n'avait pas un peu des troubles du spectre autistique (Asperger quoi), tellement il répondait de façon littérale à mes questions, sans voir ce qu'il y avait derrière. 
"Vous êtes la première de l'étude" a été sa contribution pour relancer l'échange. 
Cette conversation qui n'en était pas vraiment une, plutôt façon Q&A dans une video YouTube aurait pu durer longtemps, j'avais beaucoup de questions, et lui semblait très confortable debout à côté de moi, presque rassuré, très en sécurité debout à côté de moi parmi cette assemblée hétéroclite. J'ai été sauvée par le Professeur de Londres qui s'est mêlé à notre duo et qui lui a dit "viens, j'ai un truc à te demander". Truc qui ne concernant évidemment pas la patiente-témoin fusse-telle idéale.

La star de la thèse connait les codes de l'après soutenance, il faisait tranquillement mais sûrement le tour des convives. J'en ai profité pour larguer mes cadeaux, en lui conseillant de les ouvrir chez lui. J'avais réfléchi, hésité. J'avais lu récemment que les hommes ne se voyaient offrir des fleurs qu'à leur enterrement, et j'avaiis envisagé les fleurs. ce qui posait des questions logistiques : comment les transporter en scooter en plein hiver ? Et qu'est-ce que je trouverais en plein hiver qui n'aurait pas traverser la moitié de la planète en avion? J'avais même pensé aux jacinthes, que j'adore, mais ce n'était pas un lien entre lui et moi. 
Des livres. 
C'est ce que j'offre le mieux. C'est un sujet qu'on partageait. Il en avait déjà un à moi auquel j'avais fini par renoncer en lui disant "tu peux le garder si tu veux". Je ne l'ai pas revu. 
Je n'ai pas choisi des livres féministes, juste deux autrices, pour mettre des femmes dans sa bibliothèque -  ce que j'ai bien signifié. Une qui voyage en Alaska (le grand marin de Catherine Poulain) et une fiction "voyage de vie" (je pleure encore la beauté du monde de Charlotte McGonaghy).
Quelques jours avant, en rangeant autour de mon bureau j'ai retrouvé, bien enroulé dans un papier journal cambodgien un petit bouddha que j'avais rapporté du Cambodge cet été. Je l'avais acheté "au cas où",  (on a toujours besoin d'un bouddha), mais il y en a déjà trop dans la maison pour que je l'expose. 
Le au-cas-où était le bon moment : un bouddha pour les ascenseurs émotionnels qu'il me mentionnait quand il racontait son boulot. 
Un bouddha assis, très zen, presque de poche. 
Un bouddha avec une présence. 
Un bouddha qui lui rappellerait nos conversations, celles qui lui "font du bien" et peut-être aussi celle qui lui "donne envie de pleurer" (sic).
Un bouddha, objet transitionnel, que je n'ai pas vu comme ça sur le moment.
Comme je suis quelqu'un de mots, j'ai ajouté une carte avec les paquets ; un dessin japonais (achetée au Japon il y a plus de 10 ans) pour lui décrypter les livres et le bouddha anti-ascenseurs émotionnels. 
Je n'ai pas perçue tout de suite la déflagration positive que je lui glissais dans les mains. 
Une bombe à retardement émotionnelle.
Mission numéro deux accomplie. 

Parler à la maman a été le truc le plus simple de la soirée. 
Plus que le Chardonnay qui remplace le Meursault.
Plus que de lui glisser ses deux paquets dans les mains.
Comme dans les films, les femmes se croisent dans les toilettes, j'aurai du y penser.
En sortant des toilettes, une femme se recoiffe, se remaquille devant le miroir . (Si si!)
Je la reconnais de dos. 
  • vous êtes la maman de C. ?
  •  oui , comment vous le savez ? 
  • il m'avait dit que vous seriez là, et vous étiez assise entre son jumeau et sa compagne.
(Non, en fait, je pose la question à toutes les femmes qui sortent des toilettes... si j'avais été cynique, mais j'avais une mission!).
Et je lui ai dit que je voulais rendre hommage à la femme qui avait élevé un tel fils. 
Elle a tout pris, en a même un peu redemandé. 
J'ai lui dit à elle, ce que je lui avais dit à lui : en quoi il était une personne extra-ordinaire, surtout dans la relation, comment tout ça était précieux et qu'elle pouvait être fière.
Elle l'était et émue  : surtout que j'en ai élevé 3, et toute seule. 
J'ai découvert l'existence d'une soeur ainée, jamais évoquée, et de la présence du papa dans l'assemblée.
Je lui ai dit aussi qu'il parlait souvent d'elle, grand plaisir pour la Maman qui a eu elle aussi sa petite déflagration positive.
  • il m'a dit qu'il avait une patiente qui lui faisait penser à moi ...
J'ai confirmé que c'était moi. Cela ne saute pas au yeux quand on nous voit elle et moi, elle n'avait aucun moyen de me repérer. Surtout que parmi les points qu'on aurait en commun c'est  : originale, taiseuse et excentrique en même temps. 
Nous avons fini par sortir des toilettes pour dames, retrouver le Chardonnay, les professeurs de médecine et le reste.  Il m'a présenté sa Maman, mais c'était du réchauffé pour toutes les deux. 
Il m'a demandé si le film en fin de soutenance c'était pas too much? 
Bien sûr que si, c'est exactement le moment où je t'ai franchement détesté. 
La maman a démenti, encore sous le coup de l'échange dans les toiellets pour dames.
Le flot des bravo nous a séparé.
J'ai vaguement fini le Chardonnay, et je suis partie. 
Mission numero trois accomplie 

Je pouvais aller me coucher. 






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