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Du fond du coeur

Anna Eva Bergman


Je me suis de nouveau retrouvée dans la salle d'attente des consultations congénitales pédiatriques, entourée d'enfants. Une pré-ado avec son papa, un petit garçon à bout de patience avec sa maman, un tout petit en poussette avec sa maman et une valise, et un nouveau né dans un brancard. C'est impressionnant les brancards avec les nouveaux-nés, c'est là-bas que j'en ai vu pour la première fois, et je ne m'y habitue pas. Ils ont en commun le désarroi des parents qui accompagnent, c'est toujours la maman. Elles ont l'air défait de l'après-accouchement, encore récent, le corps encore chamboulé par la naissance et la douleur, et si elles sont là c'est qu'il y un problème cardiaque d'importance. Elles sont dévastées, évitent les regards et ne rendent pas les sourires, et surtout n'engagent aucune conversation.

Contrairement à d'habitude, je n'avais pas mon Mac sur les genoux, je ne travaillais pas. j'étais tranquille avec mon livre, j'avais tout mon temps. Pour la première fois, je venais ici et je n'avais pas hâte que ça se termine, je regardais le lieu comme une personne avertie, qui connait les coins et les recoins, avec un certain détachement des choses bien faites.

Puis soudain il était debout à coté de moi. J'ai d'abord reconnu ses mocassins marrons, j'ai levé la tête pour croiser ses yeux bleus (je crois qu'ils sont bleus). 

Lui : on a du retard, je fais vite
Moi : ne vous inquiétez pas, prenez votre temps. 

Le petit patient impatient a pris la main qu'il lui tendait pour lui dire bonjour, et ils sont partis tous les deux suivis de la maman.

Puis ce fut à nous. A moi, à lui. 
D'abord moi, avec ses questions de routine qui n'en sont pas. 
Il m'a montré la radio avec le stent en place. Il s'est moqué de moi quand j'ai compris que le stent était à droite et que c'est ça que je sentais comme une gène. Le coeur est plutôt à gauche mais la partie droite du coeur est à droite du sternum.
De nouveau une échographie, de nouveau toutes les explications et plus encore.
Il s'est assuré que l'ostéopathe ne me ferait pas craquer, qu'elle irait doucement et qu'elle ne m'appuirait pas sur le thorax. 
Je lui ai parlé de mon dernier iAdo qui avait demandé si on pouvait encore me faire un massage cardiaque. - ce n'est pas conseillé, en même temps si vous avez besoin d'un massage cardiaque c'est qu'il n'y a pas d'autre choix.

Je lui ai tout dit, au fur et à mesure de la conversation. Tout ce que j'avais écrit sur lui, que d'autres avaient lu.
En quoi il était un médecin extraordinaire parce qu'une chouette personne, en lui détaillant son aptitude à la relation. 
- ça me touche beaucoup que vous me disiez ça.
Qu'il était mon médecin favori, et que je l'adorais
- je vous aime bien aussi.

Puis la relation s'est inversée. Il a parlé de lui, de son métier, de sa vie, de la recherche d'équilibre 
- un boulot, prendre une bière avec des copains, de temps en temps pouvoir se lacher et se coucher après minuit , un peu de culture. C'est pas trop demandé ça non?
De sa prochain contrat ici de ce qu'il a déjà obtenu, de ce qu'il veut négocier et qu'il ne sait pas faire
- appelez moi, on prend un verre et on prépare ça ensemble 
- je veux bien prendre un verre 
- notez mon numéro dans votre téléphone 
Ce qu'il fait devant moi, sur son portable, sous ma dictée.
- et quand vous m'appellerez vous dites qui vous êtes. Parce que jusqu'ici, vous ne vous présentez jamais.

Ce fut une séance de coaching.
Il m'a parlé de ses projets, de la maison qu'il a acheté à Minorque avec son père, de ce qu'il veut en faire, des conférences au Collège de France le mardi à 10h et 14h auquel il aimerait aller (nous irons ensemble une fois), du temps qu'il lui manque, de la fatigue, de comment il ferait s'il avait des enfants, de son chef et de sa tyrannie (je suis son boy), du Laos où il va parfois soigner des enfants, ...

L'heure tournait, je lui ai demandé s'il y avait quelqu'un après moi en rendez vous. Non. J'ai vu sur le planning qu'il avait fait passer le petit patient avant moi, mais il pouvait y avoir d'autres rendez vous sur le verso de la feuille.

- vous avez quelqu'un dans votre vie ?
- oui, mais c'est dur. Et elle n'y est pour rien. Parfois le soir, je n'ai pas envie de parler, je n'ai pas envie d'écouter quelqu'un me raconter sa journée. J'ai juste envie d'être là. Et elle a l'honnêteté de me dire qu'elle n'y est pour rien.

Il a dit un truc idiot à un moment, je lui ai fait remarqué que c'était le truc le plus débile que j'ai jamais entendu dans sa bouche en l'appelant par son prénom. Je me suis immédiatement excusé, du prénom pas de ma remarque.
A son prénom, il a rougi, il tourne la tête, j'ai vu qu'il était content.

On pris un rendez-vous de consultation le jour avant notre vol pour le Canada.
- vous amèneriez vos enfants en consultation ?
Je vois la tête de mes iAdos si je leur demande une chose pareille. Ca me semble incongru.
- vous accepteriez de venir diner à la maison, comme ça vous les rencontrez ?
- oui! je peux venir avec ma copine ?
- bien sûr, avec plaisir. On cale ça à la rentrée, quand ils seront tous là.

Mon but à moi pour cette consultation était de garder le lien.
Son but à lui ressemble étrangement au mien. Avec le recul, son but était encore plus précis.

Il a bien fallu qu'on se quitte. Avant qu'il ouvre la porte du bureau, je lui ai mis la main dans le dos, sur l'omoplate, un geste doux pour dire tout va bien se passer, lui donner de l'énergie, de la gratitude et aussi quelque chose qui s'approchait de l'amour.
Et avant que je ne comprenne ce qui se passait, il s'est retourné et m'a embrassé. Sur la joue,  j'ai fait de même sur son autre côté, sur la pointe des pieds, parce qu'il est très grand.
J'ai été surprise de la douceur de sa barbe mal rasée de fin de semaine. 

Et deux heures après, sur mon téléphone j'avais ça.



Il a signé de son prénom et de l'initial de son nom.
Du fond du coeur. Il a fait sa place dans ma vie.
Il a bouché le trou dans mon coeur et il fait son trou dans ma vie.

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