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Après le Khyper Pass

Meena Keshwar Kamal, poétesse afghane

Hier soir, j'ai passé le Khyber Pass. 
Après Kandahar, puis Kaboul j'ai passé plusieurs soirées dans le froid, sur la route du col. Les 58 kilomètres ne se sont pas passés sans mal. Puis, enfin, j'ai passée le Khyber Pass, et j'étais au Pakistan.
Repris mon passeport paraphé et quitté l'Afghanistan. Il m'en coûtait. Sur les deux versants du col la route est bonne. Les jours de vent d'est, bien avant le sommet, le voyageur reçoit par bouffée l'odeur mure et brulée du contient indien...
Nicolas Bouvier - L'usage du monde
Dix ans plus tard je finis ce livre. J'ai adoré cette fin de périple, je ne sais combien de semaines pour lui, quelques soirées en lisant quelques pages chaque soir. Je me retrouvais loin, dépaysée, dans une contrée inaccessible aujourd'hui. L'impossibilité, l'interdit en fait aussi son attrait. C'est aussi un pays dangereux, je ne suis pas Alexandra David-Neel, je ne me cacherai sous une burka pas pour le visiter. Je vais me contenter d'en rêver ou un jour peut-être d'aller de l'autre côté du Khyber Pass, au Pakistan. 
Et de regarder de là, le Pays Inaccessible.

Même en lisant d'arrache-pied pour vivre plusieurs vies , je n'aurai pas assez de celle-ci pour me rendre partout où ce que je lis m'encourage à aller. 
En attendant, je vais eu Musée Guimet, pour l'effet placebo. Un coin d'étage consacré à ce coin du monde. C'est là que j'y ai vu les deux grandes statues des Bouddha de Bamyian, avant leur destruction , puis les photos après. Il y a des tableaux de la vallée, les Bouddhas integrés dans le paysage dans les villages, il y a aussi des photos des premiers archéologues sur place au tout début du 20e siècle. C'était bien avant que Bouvier n'y passe.
On a tous vu les videos de l'explosion il y a vingt ans. C'est la que j'ai réalisé la signification de l'explosion, le grand f**k que nous adressait les Talibans.

Je n'y pensais pas - plus - en lisant  L'usage du monde, qui idéalise le pays -  ce qui était le cas peut-être dans les années 60 - je réalise que la réalité est tout autre. 
Le monde est moins praticable aujourd'hui qu'à son époque. Bouvier ne pourrait plus faire sa ligne vers l'est. 
Alors qu'il est plus facile de voyager, d'avoir son passeport, d'obtenir l'argent, de communiquer, de se repérer, nous avons moins d'endroits où il est possible d'aller. Toute la Russie est fermée, un grande partie du Moyen Orient et du Proche Orient, de l'Afrique. 
Nous n'avons plus le rideau de fer, nous avons les rideaux de guerre.
Et la poésie.

Plus jamais je ne reviendrai 
Je suis une femme, désormais éveillée 
Je me suis levée 
des cendres de mon enfance morte 
Et je suis devenue tourbillon 
J'ai relevé la tête 
des rivières rougies du sang de mes frères
L'orage de la colère de mon peuple 
m'a donné des forces
(...)
J'ai appris l'hymne de la liberté 
Dans les derniers soupirs, dans les vagues de sang, dans la victoire
Ne ma crois plus pauvre et faible, mon frère
Auprès de toi, avec toi
J'ai parlé d'une seule voix
Pour sauver ma patrie
Et ma voix s'est mêlée
Aux cris de milliers de femme, comme moi
Mes poings se sont serrés avec tous les autres poings
A tes côtés j'ai marché 
Sur le chemin de notre peuple 
Pour qu'ensemble nous brisions
La souffrance de vivre
Et les chaînes de l'esclavage 
Je ne suis plus celle que j'étais, mon frère
Je suis une femme désormais  éveillée 
J'ai trouvé mon chemin et plus jamais je ne reviendrais 
Menna Keswar Kamal  -  Voix de femmes anthologie 

Elle a été assassinée en février 1987 (elle avait 31 ans) au Pakistan alors qu'elle luttait pour les droits des femmes. Son mari avait été assassiné un an avant elle pour des raisons tout aussi politiques. 
Dans ce livre Voix de femmes qui rassemble de poèmes de femmes du monde entier, il y a deux poétesses  afghanes citées, l'autre est Nadia Anjuman morte sous les coups de son mari à l'âge de 24 ans. 
Un manuel d'usage du monde pourrait leur étre dédié, tellement le monde n'est pas fait pour elles.  
Le voyage de Bouvier est passionnant, mais il est comme Tesson, très centré sur lui. Il est aveugle à la même moitié du monde ; en bon dominant il en fait "usage" . 
Il nous faudrait un autre Usage du monde, qui nous explique comment vivre dans ce monde quand on est une femme et qu'on est éveillée. Il y aurait alors plus de beauté, plus de poésie. C'est ce que j'aime croire. 

En attendant, il est aussi possible de parcourir le monde avec des femmes, on n'y voit pas le même paysage, ni n'en faisons le même usage certainement. 
Pour agrémenter nos bibliothèques de récits de voyage qui n'en montre pas un usage, mais un vécu dans un paysage : 
- le grand marin de Catherine Poulain 
- une femme dans la nuit polaire de Christiane Ritter
- le grand nord ouest de Anne-Marie Garat




 

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