Accéder au contenu principal

Georgia O'Keefe, ne vous y trompez pas

Georgia O'Keefe par John Loengard (1967)

Des fleurs. On m’a dit que j’allais y voir des fleurs. C’est aussi ce que présente l’affiche et le catalogue de l’exposition, et le numéro spécial de connaissance des arts, et tout le reste … 

Des fleurs. Qu’on peut imaginer comme des sexes féminins, exposant en grand des vulves, des clitoris, représentées en rouge parce que finalement en rouge c’est encore plus sexuel, non ?

Ce n’est pas ça qu’on voit. Ce n’est pas uniquement ça, et c’est très peu ça, finalement. Peu de fleurs parmi tous les tableaux exposés, et ce ne sont pas les œuvres les plus impressionnantes, ni les plus belles, ni les plus émouvantes. Elles ne sont qu’une « phase » dans l’œuvre de l’artiste, (si c’était un homme on dirait « sa période fleur ») et surtout on ne le réduirait pas à ses fleur-sexes. Elle réfute d’ailleurs le lien entre les fleurs et la sexualité féminine. Il faut bien un regard dominant, une vision étroite pour réduire l’œuvre de Georgia O’Keefe à des fleurs métaphores allégoriques du sexe féminin. 

Peut-être parce qu’on pense encore qu’un femme artiste au 20è siècle n’était capable que de peindre des fleurs et la nature qui l’entoure ? Et d’être aveugle inconsciente au fait qu’elle représentait des sexes féminins certainement liée sa sexualité non assumée ? Ou parce qu’un homme comme Stieglizt, photographe de renom, amateur d’art, dégotteur de talents et galeriste reconnu était aussi pétri de psychanalyse (signe d’avant-gardisme à l’époque) ? Il écrit :  

Les dessins de Melle O’Keefe sont d’un intérêt criant du point de vue psychanalytique. 291 (ndr : le nom de sa galerie) n’avait jamais vu une femme s’exprimant si librement sur le papier

Rappelons pour la petite histoire que Alfred Stiegltiz a été marié une première fois avec une femme de 10 ans sa cadette, que Georgia O’Keefe a 24 ans de moins que lui, qu’il en a 55 quand ils deviennent amants, qu’il a le monopole de son image pendant vingt ans,  et qu’il aura pendant son mariage avec Georgia une (au moins une) histoire avec une autre artiste photographe (Dorothy Norman) de 41 ans plus jeune que lui. Révélateur, mentor, maître… consommateur sûrement.

Ça fait parler les critiques, venir les amateurs et vendre les œuvres. 

Georgia O’Keeffe riposte à cette lecture sexuellement déterministe de sa peinture. Son ambition artistique excède et de loin l’affirmation d’une féminité qu’elle revendique par ailleurs politiquement en rejoignant en 1913 le National Woman’s party.
Elle persiste, elle peint des fleurs, a conscience des rapprochements qui sont faits, s’en moque et les considère comme dérisoires, son message va bien au delà. La trace qu’elle veut laisser n’est pas là. C’est pourtant celle qu’on met en avant presque 100 ans après. Encore aujourd’hui, ça fait venir les gens dans les expositions.
Et pourtant l’essentiel de l’oeuvre n’est pas là. 
C’est le regard, c’est l’abstraction, c’est l’infiniment petit qui est représenté en grand,

Black Lines 1916
L’infiniment grand concentré en quelques lignes et couleurs sur un espace fini, c’est un paysage reproduit en trois couleurs et si peu de formes. Ce sont la chaleur, les odeurs et les couleurs qui reproduisent des sensations. C’est un monde qui nous est révélé.

Cette exposition est définitivement trop petite. Les pièces sont étroites, il y a peu de recul pour regarder les tableaux, en avoir une vision d’ensemble. La série de photos est projetée dans un couloir, impossible de profiter des photos prises par Alfred Stieglizt, par Ansel Adams, et bien d’autres, de Georgia. Elles sont pourtant magnifiques les photos. Et Georgia surtout.

Le podcast fait par le centre Pompidou pour l’expo est le bon dosage entre l’audio-guide et la longue lecture avec tout un tas de gens sérieusement attentifs aux explications écrites au début de chaque espace. Et il a l’immense avantage de nous rendre sourds aux commentaires des visiteurs devant les tableaux. La remarque intello-bobo du visiteur du vendredi midi à Beaubourg n’est pas indispensable. Le silence, la musique, les paroles, les pensées de Georgia sont, elles,  la clé de ce qui drive, ce qui inspire, ce qui meut Georgia O’Keefe et qui l’amène à créer ce qu’elle nous livre là.

East river from Shelton Hotel - 1928

J’ai adoré ses peintures abstraites, ses représentations de New York, de Lake George, les paysages, les ossements… 

La période que je préfère c’est quand elle s’installe au Nouveau Mexique, après la mort de Stieglitz. 
Il n’aimait pas les climats chauds, elle y allait l’été seule, mais passait l’hiver avec lui à New York. A sa mort, c’est le début de la liberté, elle achète une maison à Abiquiu. 

Elle raconte qu’elle dort sur le toit de sa maison, par-dessus tout elle s’endort sous les étoiles et se réveille avec le ciel. C’est émouvant : elle raconte ça dans mes oreilles et je vois dans la dernière salle « cosmos » ce qui l’entoure. A ce moment précis, je suis là-bas, moi aussi sur le toit de sa maison d’adobe, moi aussi dans la chaleur, moi aussi dans ces couleurs. 

Et en ce vendredi d’octobre, ça me fait chaud au cœur.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Scènes d'automne en semaine

Old Man of Stor  - Isle of Skye, un jour d'été Lundi, j'ai ramassé mon premier marron de la saison Brillant et dodu, il reposait aux côtés de sa coque éclatée Il était seul, pionnier, premier tombé. Je l'ai ramassé et rapporté, il demeure posé dans l'entrée. Brillant et dodu, il reflète la lumière de fin d'été  Le soleil qui décline, le frais qui revient, les couleurs qui s'enflamment La fin des congés, la reprise du rythme, le retour de la routine Brillant et dodu, il annonce les feux de cheminée, la laine des pulls Les soirées sous les couvertures, le miel dans le thé  Brillant et dodu, arrivé un peu tôt à mon goût Je m'obstine à percevoir le beau dans la saison qui s'ouvre. Mardi, je monte les escalators à Opera En me demandant ce que je fais là Marcher ici plutôt que le Cowal Way n'ont rien en commun. Je suis tentée de rebrousser chemin  Ce n'est que le chemin que j'aurais rebroussé. Pas le temps.  Alors au retour, j'ai marché mon che...

Mon iMari parle à son iPhone (reprise de 2012)

  Pourquoi un iMari? L'explication date de 2012 Pour Noël, mon Homme qui « a des goûts simples » selon ses dires, a eu un iPhone 4S. Pour les ignorants ou les allergiques Apple, c’est la dernière génération d’iPhones avec un super logiciel de reconnaissance vocale.  L’avancée technologique est là : désormais vous ne serez plus jamais seul, vous pourrez toujours parler à votre iPhone … et il vous répond ! Mon Homme a donc trouvé à qui parler, Et surtout des réponses politiquement correctes entre obéissance et soumission, rien qui ne le bouscule ou le dérange. Tout le contraire de moi, sa femme. Je pourrai positiver sur cette invention géniale, il y a mille avantages au quotidien. Le premier est que cet engin merveilleux fait plein de choses à ma place (et mieux que moi). Exemple : mon Homme lui dit la veille « rappelle-moi d’appeler ma mère demain à 9h ». Et la machine merveilleuse s’exécute.  Cela m’évite un SMS, qui ne serait pas aussi ...

A ton âge

Chana Orloff - Musée Zadkine En retour à mon "A ton âge, y en a qui sont déjà Premier Ministre !" On m'a répondu : je connais le sujet de philo au bac "peut-on être brillant avec des idées de m**?" Je me réjouis d'avoir un jeune premier ministre. Fait étonnant : les journaux étrangers dont le Times n'ont pas titré sur sa jeunesse, ils ont opté pour son côté diversité " Gabriel Attal appointed as first openly gay French PM". Je me réjouis qu'il soit jeune, qu'il soit gay, qu'il ait commencé au PS, qu'il soit différent (en tout cas sur le papier). Je me réjouis du changement qu'il représente. Plus précisément, je me réjouis du changement que j'ai l'impression qu'il représente, que j'aimerais qu'il soit, que j'espère qu'il incarne.  Beaucoup trop de conditionnel, d'attente, d'espérance... presque désespérée. Quand on sait qu'il a fait l'école Alsacienne, puis la fac d'Assas (il a ...