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Chères inconnues , chères méconnues

Le baigneur de Suzanne Hay @La Piscine

Je n'avais jamais entendu parler de Han Kang, la prix Nobel de Littérature, elle a mon âge a eu le Man Book Price il y a moins de 10 et le Médicis étranger l'année dernière. Elle en a mis du temps pour sortir des frontières asiatiques. Il n'empêche, elle n'est que peu mise en avant dans les librairies, seul son dernier livre est sur les gondoles, les précédents pourtant sortis en poche ne sont ni autour, ni dans les rayons. Vérifications faites en plusieurs lieux : ma librairie locale, la Fnac Montparnasse, le Furet du Nord à Lille (longtemps considéré comme la plus grande librairie d'Europe). Alors que les deux écrivains qui étaient en lice pour le Goncourt (l'un a eu le Goncourt l'autre le Renaudot) sont partout, et leurs précédents livres font une corolle, un arc en ciel, une cascade... autour des primés.

Quatre livres dans la short-liste pour le Goncourt : deux hommes, deux femmes. Les deux hommes ont été primés l'un par le Goncourt (sur l'Algérie), l'autre par le Renaudot (sur le Rwanda). On dirait que c'est l'année du Mea Culpa sur la colonisation française et ses séquelles. Pas encore l'année de la réparation des grandes injustices faites aux femmes. D'ailleurs pourquoi changer un système qui marche si bien : entre les Renaudot, les Médicis, les Fémina, le Goncourt et le Prix de l'Académie Française, soit 10 prix à décerner, deux femmes sont primées : l'une le Médicis, l'autre le Femina Etranger. La parité n'existe pas dans le monde littéraire. Ni hier, pas mieux aujourd'hui.

Et pourtant j'espère que ça s'améliore, surtout quand je visite La Piscine à Roubaix. 
Magnifique musée, installé dans une ancienne piscine Art Déco, le cadre a été gardé, l'ambiance est là. Mais je n'en peux plus, littéralement ça me gâche la visite, ça l'en empêche même,  de lire l'histoire de ces lieux, où seulement des noms d'hommes apparaissent : de celui à l'origine de la piscine (un homme politique, socialiste), à celui qui l'a transformé en musée, en passant par l'architecte et évidemment le nom de celui qui eu la brillante idée d'ajouter d'une aile pour la sculpture contemporaine. La brillante idée mérite son maitre. 
L'architecte devait avoir d'éminentes collaboratrices, mais elles ne sont pas citées, il avait bien sa Charlotte Perriand à lui. Qu'aurait été Le Corbusier sans Charlotte Perriand qu'il a largement exploitée, pas payée pendant des années et s'est approprié la plupart de ses design? 
Ma lecture a glissé sur cette ode à ces hommes responsable de l'aile nouvelle. Couplet pénible, alors voir les oeuvres. Sculptures contemporaines, on pourrait s'attendre à un peu de modernité, un peu de diversité. 
Raté.
Pas une seule sculptrice. 
Je n'ai pas dépassé la première salle de cette brillante idée glorifiée.

Et ce n'est pas beaucoup mieux dans la galerie de la piscine. 
Parmi la cinquantaine le long du bassin, les trois quarts sont des sculptures de femmes nues (on peut se dire que le thème joue ?), que dis-je de jeunes filles nues et seulement 3 sculptrices. 
Alors je les cite et je m'y intéresse. 

Renée Vautier, décédée en 1991, n'a pas d'entrée dans Wikipédia. 
Pour la petite histoire, rappelons que 90% des contributeurs sur Wikipedia sont des hommes, et que 80% des biographies sur Wikipedia concerne des hommes. Les pages des femmes sont souvent fausses, et régulièrement supprimées, notamment les femmes scientifiques (sources de l'enquête sur les biais de genre dans Wikipedia).
En plus d'être sculptrice, cette femme était photographe, on trouve des photos d'elle à vendre sur internet, et elle pilotait un avion en 1933! Evidemment, elle ne peut être présentée uniquement pour ce qu'elle est, il semble nécessaire de nous préciser qu'elle était la muse de Paul Valéry, ce qui n'est pas mentionné dans la biographie de ce dernier. Doux euphémisme pour un homme de 17 ans son ainé, marié et ayant une maitresse officielle. 
Renée est aussi la grand mère de Marie Nimier. Son une oeuvre (1944) le long du bassin de la piscine : une femme nue alanguie. 

Anna Bass a dix lignes dans Wikipédia, pas de photo d'elle et pourtant elle a un parcours de sculptrice plus installée que Renée. Mais elle n'a été la muse de personne, ou alors ça ne se sait pas, il n'y a aucune photo d'elle en ligne. Son oeuvre au bord de la piscine est un buste de femme, nue, sans tête.

La troisième et dernière représentée au bord de la piscine est Jane Poupelet, 15 lignes dans Wikipedia (cela devient un baromètre de notoriété). Deux photos d'elle facilement trouvées, surtout parce qu'elle a travaillé au studio de masques pour les gueules cassées de la première guerre mondiale. Et Lucien Schnegg a sculpté son visage, magnifique d'ailleurs. Son oeuvre au bord de la piscine est une baigneuse, nue forcement.

Le reste du musée est aussi pauvre en artistes femmes. Il y a bien quelques sculptures de Camille Claudel, pas du tout mises en valeur, les cartels ne sont pas au pied des oeuvres, il est donc aisé de les louper si on n'est pas attentive. Camille Claudel n'est qu'une, parmi une colonie de mâles inconnus dont la qualité de ce qui est montré est discutable tout comme l'intérêt historique. Mais les oeuvres sont là, il faut bien les exposer. 
Je me demandais où voir des oeuvres de Camille Claudel : au musée Rodin évidemment! Et aussi, à Nogent sur Marne où un musée lui est consacré dans sa maison d'enfance. 
Combien de musées portent un nom de femmes ? 
Un seul : celui-là! 
Au mieux les autres portent des noms doubles (Hartung Bergman à Antibes pour le couple célèbre).

Je mettrais bien les Guerilla Girls sur le coup : trop de femmes nues dans ce musée, et pas assez de femmes sculptrices. 



Une lueur d'espoir, un tableau récemment acquis par le musée de Susanne Hay, d'un baigneur (pas nu! en maillot).
En cherchant des vies derrières ces noms, je découvre le site d'une association AWARE, archive of women Artist  Research and Exhibitions, pour rechercher et indexer les femmes artistes. Il n'y a dans leur base ni Anna ni Renée malheureusement. En revanche une série de podcasts sur les femmes artistes, que m'on retrouve sur les plates formes d'écoute Great Women of Arts, des connues comme Marie Laurencin, et d'autres beaucoup moins comme Gisele Freund par exemple.

Je désespère aussi régulièrement en lisant le journal Le monde en ligne, quand je fais défiler les pages Culture, et il faut longtemps avant de voir apparaitre un nom de femmes. Ca ne change pas très vite, à se demande même si ça change réellement. C'est moins le cas aujourd'hui, le premier article concerne une femme atteinte d'une maladie dégénérative qui se soigne par l'art thérapie, puis 2 articles sur les viols de femmes au Tibet... C'est ça la culture côté femme.




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