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Le deuil du héros (#passion honteuse)

Collage - 2023


Je n'ai pas résisté longtemps. 
Que dis-je, je n'ai pas résisté du tout. 
Je n'ai même pas pensé à résister.
Comme dit Oscar Wilde : la meilleure façon de résister à la tentation c'est d'y céder. J'ai appliqué à la lettre.
Un ami m'a envoyé un article qui annonçait la parution du livre. 
L'après-midi je suis passée à la librairie pour me le procurer en même temps que le dernier de Cécile Coulon. 
J'étais un jour trop tôt pour Cécile, je suis repartie avec le dernier de Sylvain Tesson Avec les fées.
Le mot fée signifie autre chose. C'est une qualité du réel révélée par une disposition du regard. Il y a une façon d'attraper le monde et d'y déceler un miracle.
C'est exactement l'effet que produit sur moi son écriture. Une façon d'attraper le monde et y voir du féérique. 
Je lis Tesson et je me dis "dommage qu'il soit si con". 
D'alcoolique à misanthrope il n'a loupé aucune étape, jusqu'à faire son malin et tomber non pas dans le ravin, mais du toit et manquer de mourir. Depuis il ne boit plus (dit-il), le visage amoché, la diction entravée , il marche, traque et vogue. Et continue d'écrire. Toujours aussi bien, de mieux en mieux, malheureusement de plus en plus con. 
Surprise, je ne suis pas seule le penser, visiblement il y a 600 (illustres) inconnus (selon le Figaro, ça donne le ton), avec qui je suis d'accord, et qui vont plus loin en l'accusant d'être la banalisation littéraire de l'extrême droite.

Cet été, il était en couverture du journal Le point, que j'ai même acheté (à cause de Sylvain). j'ai adoré lire l'article pour le ballet des mots, la sonorité des phrases, les images qui émergent. Mais le contenu? Je ne sais plus ce qu'il racontait, ça ressemblait à de l'esquive, de la critique paradoxale d'un système qu'il connait bien et utilise avec brio. 
Comme d'habitude, j'ai aimé son écriture pas ses propos. 
Suis-je en train de séparer l'homme de l'écrivain? 
Ce serait trop facile.

Avec mon thé et son livre, je ronchonne dès le matin et soupire à chaque chapitre "comment peut-on écrire si bien et être aussi con?". 
Dès que je prends un peu de recul sur lui, je constate que ce n'est pas un homme fréquentable, agréable, aimable, intéressant. J'ai (évidemment) regardé La panthère des neiges. Il n'est pas sympathique, il n'est pas attendrissant, il est même énervant. Alors que Munier... ah Munier j'aimerais bien être dans le même sac de couchage que Munier en bivouac. Tesson non. Je veux juste ses livres.

C'est dommage que ce livre soit si bien écrit et le mec aussi terrible, je me régale, je me délecte, tel l'effet du bon vin qui roule sous le palais, du chocolat sur la langue ... 
L'effet lecture de Tesson, c'est la littérature orgasmique, mais l'homme... même pas en rêve. Même pas dans ses livres.
Dans Avec les fées, il navigue le long des côtes bretonnes puis de Grande-Bretagne et d'Irlande. Il navigue avec deux copains, ne rencontre que des hommes. ne cite que des hommes. 
Qui dit navigation dit lecture, ils ont constitué leur bibliothèque de voyage maritime . Il partage avec nous ce qu'il a choisi. Un litanie d'auteurs et de poètes et "Marie de France pour la beauté des dames.".  
Marie De France est un poétesse du 12è, il ne la cite ni en tant qu'autrice ni en tant que poétesse, mais juste en tant que femme (Dame pardon, ça dit la distance), car LA femme c'est bien connu représente la beauté et uniquement la beauté. C'est la seule chose dont elle est capable au yeux de Tesson. Alors que dire de toutes les moches,  les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf? (dixit Virginie Despentes)

Je lui en veux. Le monde de Tesson ce sont les hommes entre eux, à l'aventure. Boys into the wild.
A eux l'immensité, à eux le monde sauvage, à eux la beauté des éléments, à eux la convivialité aux confins des regards, à eux la franche camaraderie autour du feu.
Dans le monde Tesson, je n'y suis pas. 
Dans le monde de Tesson, il manque la moitié du monde (comme dirait Alice Zeniter).
Dans le monde de Tesson, on se prend des coups de griffe, tout petits si ténus qu'ils passeraient presque inaperçus.
La fée, ce nageur de combat à couettes.
Et pourtant parfois, j'ai l'impression qu'il n'est pas loin, juste à la marge, j'ai l'impression qu'il pourrait nous inclure, qu'il pourrait voir l'autre moitié du monde :
Est féérique ce qui demeure dans ce qui n'est pas encore. Le jour dans la nuit. L'excitation dans le sommeil. Le rêve dans le réel.
Il suffirait qu'il ajoute la femme, une femme, une part de féminin, n'importe quel élément qui ne soit ni un copain ni un personnage historique, ni un écrivain, ni un promontoire, ni une panthère... dans son monde réel ou rêvé, mais qu'il l'inclut.
Je ne sais pas comment on peut si bien écrire, et être aveugle de toute une moitié du monde. 
Sa cécité me perturbe, je finis par ne voir que ce qu'il occulte. 
Et je ronchonne au fil de lignes.
Je suis en train de perdre mon héros. En 2018, j'étais allé l'écouter et d'après lui, le héros de notre temps était celui qui 
  • résiste au désespoir
  • s'évertue à maintenir la beauté du Verbe
  • s'oppose à la dictature des machines .
Nul doute pour la beauté du verbe ; je ne saurai dire sur son rapport aux machines, le gars a tout de même un compte Instagram, mais je crains pour le désespoir. 
Même en s'extasiant et en s'engagent pour la nature, les paysages, les bêtes en tout genre, les promontoires, les nuages, les fées ... il est amputé d'une moitié et c'est certainement la moitié qui donne à espérer. 
Pour moi, c'est la moitié du monde qui me réjouit, qui me donne confiance, qui me fait sentir vivante, joyeuse et pleine d'énergie. 
Le monde de Tesson amputé des femmes me plonge dans le désespoir, un peu plus au fil des pages. 
C'est comme cela que je perds mon héros de si longues années.

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