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NI tout à fait le même, ni tout à fait un autre

Noah Wyle, 30 ans d'écart

Comme je suis quelqu'un de toujours en avance sur mon temps, j'ai regardé la semaine dernière mon premier épisode de Urgences (ER en VO). 
La première saison est sortie en 1994 (aux USA), je suis exactement 32 ans plus tard.
Ce qui est drôle (ou pas) c'est que la toute première série que j'ai découverte c'était en 2010 et cétait Dr House (sorti en 2004) en même temps que Desperate Housewives (aussi sorti en 2004), vitrine de notre vie en Chine. 
Je n'étais pas en avance sur la notion de série,  je découvrais le concept après tout le monde avec 10 ans de retard. L'avantage,c'est que toutes les saisons de ce qui m'était recommandait étaient disponibles. En DVD piratés chinois, ou en téléchargement illégal à l'époque, les abonnements Netflix et autres n'existaient pas encore.
J'ai appris une chose en regardant les séries américaines  - quelles qu'elles soient : la série est l'éducation des masses. Il s'agit de faire passer des messages au plus grand nombre. L'opium du peuple disent certains, plutôt l'éducation du peuple.
D'où l'importance de regarder qui produit, qui joue, quel est le lobby derrière. Ca va du très prude et bien pensant religieux (Les magnolias) au très militant (Shonda Rhimes : Grey's anatomy et Bridgerton). La ligne éditoriale est visible rapidement dès les premiers épisodes : le rapport aux armes à feu, à l'argent, à la religion, y a-t-il des noirs et des populations ethniques, des gros, des gays...

Urgences est une série militante sur les droits à la santé, à la différence, contre le lobby des armes à feu.
Dès 1994, on y croise des personnes atteinte du SIDA. Ces personnes ne sont pas nécessairement des homosexuels ni des drogués, ni des Haïtiens (c'était ce qui était encore véhiculé depuis la décennie précédente : les années Reagan ont nié et culpabilisé les malades : des homosexuels et des drogués qui tuaient des honnêtes gens). Parmi les personnages HIV-positif il y a un enfant, une soignante, des adolescents, des hétérosexuels, des femmes. Les gens évoluent évoluent dans leur représentations leurs réactions, leur regard face à la maladie. Comment on peut être soignant et HIV positif? Quelles limites, quels risques, quelle contradiction avec son engagement de soignant? La discrimination dont ils font les frais, comment en jouer (oui, comment instrumentaliser) ... 
Pour une série étatsuniene, il y a toutes les nuances possibles, rien n'est blanc ou noir, y compris dans les caractères et réactions des personnages.
Le sujet du Sida va crescendo ; dans la saison 2, chaque épisode a son malade du Sida, et dans les arrières plans on aperçoit aussi les affiches de prévention. Le protocole de soin y est entièrement détaillé.

Parmi les sujets récurrents, les armes à feu. Plutôt les blessures par armes à feu : à chaque épisode. 
Les gangs, les balles perdues, les accidents... tout y passe. La conclusion est il n'y a jamais une bonne raison d'avoir une arme à feu. Même quand un des protagonistes est passé à tabac, souffre d'un PTSD et se laisse convaincre par une collègue de mettre un revolver dans son sac .... pour le jeter ensuite par dessus un pont.
Il doit exister des thèses sur les séries et leurs impacts, ne serait-ce pour leur financement  : la NRA ne met certainement aucun centime dans Urgences
Celle-là aborde régulièrement les biais racistes, surtout quand on ne se vit pas comme raciste (pour un vrai décorticage,  on regardera plutôt Grey's anatomy S12 E7 qui explique le privilège blanc).
Ce n'est pas du grand cinéma (l'image,  les dialogues, la construction sont très marquées années 90), c'est une mine d'études sociologiques sur ce qui bouge ou pas. Le rapport aux soins, l'attention qu'on y met, ce que veut dire soigner ...
Et dès les années 90, on parle de rapports non consentis qui sont nommés viols (tout de suite), du rohipnol,  et il y a déjà le protocole "rape kit" dont on voit toutes les étapes, toutes les hésitations des victimes, la zone grise dans laquelle elles se sentent et le choix de porter plainte ou pas avec la police qui se rend à l'hôpital. Ce dispositif existe chez nous depuis ... 2 ans ! Et encore, il n'a pas des unités violences faites au femmes et aux enfants dans tous les hôpitaux.

Les mêmes questions reviennent : ce que le patient demande et ce dont il a besoin (d'après le médecin). Ce rapport médecin-patient a évolué, ne serait-ce parce qu'aujourd'hui il est possible de dire à un médecin : voici ce que je veux. Il ne reste cependant pas entendu partout. Se dire que le patient sait ce qu'il lui faut n'est pas une attitude commune à beaucoup de médecins, ni leur aptitude au dialogue. Se rappeler tout de même que lorsqu'on se tourne vers la chirurgie  (par exemple) c'est plutôt par l'interêt technique, l'attrait pour la prouesse, le précis, le défi, pour que le dialogue avec le patient (sinon il aurait été psychiatre ou médecin de famille). 

Et évidemment, il y a les fameux personnages de la série, dont le fameux Dr Ross incarné par George Clooney. Heureusement que je n'ai pas vu Urgences en 1994, car j'aurai raté les Ocean's eleven (et le suivants) tellement l'acteur ne m'a pas plu.
D'abord en 1994, George Clooney est moche. Il s'est bonifié en vieillissant (comme le bon vin dit l'adage).
Son personnage est une caricature du mâle blanc dominant et con (pléonasme). Il est loin d'être le personnage le plus intéressant et vraiment je me demande encore ce qu'on lui a trouvé à l'époque!
L'autre personnage majeur est le grand chauve : Dr Green, qui se souvient encore de l'acteur? L'art de passer inaperçu alors qu'on est l'âme de la série. C'est un gentil, il faut croire qu'être un gentil dans les années 90 ne rapportait rien (est- ce que c'est mieux aujourd'hui ?)
Et dans toute bonne série américaine qui se respecte, il y a un anglais. Ou une anglaise en l'occurence. L'accent britannique est caricatural, les expressions poussées à outrance, les uns se moquant des autres et les autres ne comprenant pas toujours ce qui se joue. Je pense qu'une partie des malentendus, des blagues et des clichés entre états-uniens et britanniques nous échappent, cependant l'anglais au milieu est un must, il incarne le décalage culturel, c'est un élément qu'on retrouvera ensuite dans Grey"s, entre autres.

Je suis arrivée à Urgences par Noah Wyle. 
Il est le personnage principal de The Pitt , une série médicale contemporaine, ultra-militante qu'il a en autre écrit, réalisé et produit. En regardant Urgences, j'ai l'impression qu'il a remis au goût du jour dans une version concentrée toutes les thématiques (de gauche) traitées dans les 15 saisons de Urgences
J'ai vu un montage photo du personnage de The Pitt et du personnage d'Urgences joué par Noah Wyle à 30 ans d'écart. 
En 1994, on reconnait déja le gars qu'il sera. Il a les mêmes intonations, les mêmes mouvements de tête, le même regard... Il est tout simplement adorable et j'ai parfois envie de lui souffler à l'oreille : t'inquiète tu vas grandir et tu sera quelqu'un de bien dans 30 ans dans The Pitt.
Forcement je me sens proche de Noah Wyle, nous sommes nés la même année à 5 semaines d'intervalle, lui avant moi, à 9000 km de distance certes, et comme je le vois tous les vendredis dans The Pitt et maintenant les autres jours dans Urgences , je me sens très proche. 

Urgences est la série qui a posé la référence. Grey's anatomy ensuite en a repris les codes, a exploité ce qui marchait bien, a réduit les artifices (toutes les séquences dans la salle de trauma des urgences où les gestes et les mots sont tellement répétés que j'ai l'impression  de savoir réanimer n'importe qui !) et a ajouté toute la romance. La vie des personnages de Grey's est bien plus étudiée, scénarisée, romancée que c'est aussi en soi un terrain éducatif à la relation interindividuelle, amoureuse, de couple, des événements de vie, là où dans Urgences, c'est presque secondaire.
Urgences me rappelle Martha Graham, qui a posé les bases de beaucoup de choses reprises ensuite par  Pina Bauch. Quand on vénère Pina Bauch, il faut regarder Martah Graham pour en savourer entre plus l'essence.

Je ne sais pas quel est le lien entre Urgences et Martha Graham, elle est morte en 1991 et n'a donc jamais vu la série. Mon cerveau tisse des liens que je ne maitrise pas.
La bonne question serait plutôt d'où me vient cette passion pour les séries médicales? 
Pas la médecine, aucun doute.
Pas le format, trop répétitif.
Pas le narratif, il est trop lent (il faut à minima une saison pour que un tel couche avec une telle alors que vous savez dès le premier regard que ça ve se passer).
Alors ?
La leçon d'éducation.
Le sujet de société et son traitement 
La cohérence entre le fond et le forme
Le pareil et différent au fil du temps 
Ni tout à fait le même ni tout à fait un autre.


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