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Variante autour du nombre deux

du point culminant des Forests

Ça y est.
On est devenu ces gens qu'on ne comprenait pas il y a encore peu de temps.
Voire même on les méprisait. Parfois. Certains. Ceux qui disaient "à la campagne".
Nous ne dirons pas à la campagne. Nous dirons à la montagne
A trente ans, j'avais dans mon réseau professionnel Gaëtane, une banquière (à cette époque je travaillais dans un groupe bancaire), elle approchait la quarantaine, avait un nom qui en disait long sur son arbre généalogique et une résidence secondaire à la Baule (à dire en insistant sur le au). Elle me racontait  qu'elle avait ses habits en double (les casuals, ceux du week-end), une version pour Paris, une version pour la Bauauauaule. De cette façon, le vendredi soir elle prenait le train à Montparnasse sans valise, juste son sac de travail. Mon premier contact avec la notion de résidence secondaire est "en double".
Quand j'ai quitté le cabinet où j'étais associée, mes anciens associés en étaient tous à leur deuxième épouse  (plus jeune, toujours plus jeune), et leur deuxième résidence secondaire. La première avait souvent était laissée à la première épouse, mais certain l'avait gardé en temps partagé avec la première épouse. Quelque soit l'option, la deuxième voulait SA résidence secondaire. Moi j'avais toujours le même mari et toujours pas ma première résidence secondaire, j'avais moins besoin d'argent qu'eux. Ils me considéraient certainement comme une retardée. Une résidence secondaire arrive avec le nombre deux.

C'est fini tout ça. Ce temps où je regardais ça avec dédain.
Nous sommes désormais propriétaires d'une résidence secondaire. 
Résidence est un grand mot. 
Habitat secondaire ? Aussi.
Lieu secondaire ? Pas encore tout à fait.
Ruine. C'est plus exact. 
Les papiers désignent : un bâtiment à destination agricole composé d'une grange, d'une étable et d'une bergerie et de deux pièces de stockage. 
Je confirme : il y a encore du foin et de la paille dans la grange, du fumier (séché - on pourra en faire des briquettes à bruler en remplacement du pétrole qui flambe en Iran et dans les pays arabes) dans l'étable, des crottes (lapin, mouton) dans la bergerie.
Quant aux pièces de stockage elles sont bien nommées. Nous avons passé plusieurs jours à trier, vider, mettre de côté, jeter.... plus de cent ans d'entassement. 
La "maison" n'a pas été habitée de mémoire de vivant. Mon père se souvient d'elle comme atelier de menuisier, de stockage du grain. Moi enfant j'y allais avec la voisine fermière, on y rangeait les oeufs dans une panière tressée, elle allait y chercher ses outils de jardin, les grains pour les poules, la selle du cheval... Ca sentait la cave, c'était propre et encombré, mais rangé.

Quant on achète une "maison" en l'état, on récupère aussi la sédimentation des vies d'avant. 
Un ami de mon père a aussitôt envoyé toute sa généalogie car un de ses ancêtres y a habité. 
Celui dont a retrouvé la baïonnette en haut de l'armoire? Où le Clément du portefeuille qui a gardé toute ses factures et une reconnaissance de dette de son oncle? Celui qui glissé précieusement  une copie du Journal de juin 1919 avec la signature du traité de Versailles en une dans le tiroir de l'armoire qui ne s'ouvrait qu'en la déplaçant? Celle qui a laissé dans le trou du mur un jupon blanc plié et une chaussure d'époque? Ceux qui ont planqué les bouteilles de vin derrière les greniers à grain ?
Plusieurs jours d'archéologie des vies sédimentées ici. 
Les antibiotiques pour les moutons, périmés, les seringues et les aiguilles pour les chevaux, les produits pour le bois, ainsi que les outils (plusieurs tailles de rabots) des bouts de ferrailles pour peser, découper et bien d'autres choses encore, des parapluies (quelles têtes ont-ils protégés?) dont il ne reste que l'ossature, des lits démontés (quels doux rêves ont-ils accueils?), un pétrin aujourd'hui plein de grains, un établi en mauvais état, la pelle pour le four à pain qui est derrière dans le jardin.
Le mot jardin est aussi un abus de langage.
Du four à pain, il reste l'idée et le plan sur le cadastre. 
Dans la réalité, c'est un tas de pierre, de la terre et de l'herbe. La voûte s'est effondrée.
Il est nécessaire de rappeler que c'est à la montagne. Pour passer de jardin à terrain puis à ce qui est derrière le bâtiment à destination agricole. Soyons plus clair : un terrain à la montagne est un terrain en pente. Dans tous les sens la pente. Seuls quelques mètres carrés autour du four à pain sont plats, le reste c'est des monts, des pentes, des creux et des bosses. Rien pour poser une chaise longue mais un banc en haut du grand rocher d'où on voit toute la vallée. 
Nous avons le point culminant des Forests, comme se plait à le répéter mon père. Ce point culminant nous semblait le Mont-Blanc quand on y grimpait enfant. C'était LE spot, l'endroit pour se cacher (qui regarde en haut quand il cherche quelqu'un?), pour regarder la vallée et les montagnes, se prendre pour les rois du monde, envoyer les signaux à mon cousin bien plus loin à une époque sans téléphone : bleu (sac poubelle) c'est go pour aller à la piscine, sac brun (toile de jute) c'est toi qui vient jouer ici, ou partager un moment avec Gustin (le vieux de la ferme d'à côté) qui montait y fumait une cigarette en cachette de son frère (Jules).
C'est une partie de mon enfance que j'ai acheté. C'est loin d'être une résidence secondaire.

Avec le tri des vies d'avant vient la déchèterie. J'ai trié, j'ai déposé dans la chariote et mon père nous a conduit à la déchèterie. A l'une le jeudi, à l'autre le vendredi, chacune à un bout de la vallée, pour me dessiner la cartographie des déchèteries pour la suite. Il faudra encore que j'ose prendre le volant de l'énorme pickup auquel est attelé la chariote (remorque, me répète ma soeur). C'est une expérience entre La petite maison dans la prairie et Yellowstone. Ne nous emballons pas, l'intrigue se passe dans le Champsaur. Encore faudrait-il qu'il y ait intrigue. 
Je n'étais encore jamais allée dans une déchèterie avant. Ce que je ne savais pas ce sont les rencontres qu'on y fait.
Pendant qu'on vidait la chariote devant la benne "ferraille", une camionnette s'est garée à côté de nous. Le gars a commencé à me parler et à me tutoyer. Mmmh, a du être ma réponse, tout en pestant contre ces gens qui tutoient direct. Puis au bout d'un moment il me dit :
- c'est toi que j'ai vu à la télé? 
Mais de quoi me parle-t-il? Je l'ai bien regardé cette fois. C'est possible que je le connaisse. Grand, fin, alerte,  mon âge, bien mieux conservé que moi. Mon cerveau pédale aussi vite que possible : la télé et ce gars que je pense connaitre. Je commence par le plus facile 
- la télé? un truc sur une opération cardiaque ? (c'est la seule raison pour laquelle je suis passée à la télé )
- oui, une émission sur la santé, c'était toi?
Je confirme le magazine de la santé, avec Marina Carrère d'Encausse, l'hôpital Marie Lennlongue. L'opération date de 2023, mais elle repasse régulièrement, je le sais parce qu'à chaque fois quelqu'un a vu et m'en parle.
- ah je saavis bien que c'était toi. 
Il m'avait reconnue. Je cherchais encore qui lui était. Le dernier d'une fratrie, le cousin d'une copine. Je l'avais situé, mais je n'avais pas son prénom, ni certaine de son nom de famille. Et tu ne dis pas à quelqu'un que tu es censé connaître "tu es le fils machin".
- tu me remets? 
Question sensible. J'ai fait mon plus beau sourire, celui dans ma salopette de travail, couverte de poussière, des gants de travaux coincés dans la poche arrière, les ongles sales et des traces noires sur le visage, les cheveux attachés mais en bataille 
- je crois oui. 
Et c'est tout. 
Mon sourire de déchèterie. La réponse qui m'a sauvée. 
Il a fini avant nous, nous a souhaité une bonne soirée, il était tout content. 
Il m'a fallu encore une vingtaine de minutes après son départ pour retrouver son prénom. Mon père a trouvé celui de sa copine d'alors, avec qui il semble toujours marié. Avec lui c'est mon adolescence qui refait surface.
Nous sommes loin d'avoir cette fameuse résidence secondaire, mais j'ai les deux pieds dans le passé!



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