Je l'avais croisée pendant le Covid. Les musées étaient fermés seules les galeries étaient ouvertes et j'étais désespérément en manque de beau, de reposer mes yeux. J'avais trainé toute la tribu un samedi dans une galerie du Marais où pas plus de cinq oeuvres d'elle étaient présentées. de très grands formats, très politiques sur la place des noirs aux US.
Ce qui m'avait valu un "c'est ça qu'on est venu voir ?" dubitatif.
Ô joie, ô surprise quand j'ai vu que le Grand Palais lui consacrait une exposition : All about Love.
Je parle de Mickalene Thomas, femme artiste noire queer de 54 ans (née en 1971, j'adore le clin d'exil, comme si cette date nous rendait proches!)
Ses formats sont grands, très grands pour la plupart (parfois des touts petits aussi), un mélange de collages, de photos, de peintures. Superposition dit son résumé dans AWARE (bien sûr qu'elle dans la base de recherche des femmes artistes)
Une l'alchimie qui donne une esthétique rarement vue ailleurs, un sens politique fort, persistant, et pertinent. Une réappropriation des standards de la peinture occidentale, un déjeuner sur l'herbe revu qui change le regard, des portraits de femmes lascives tellement vus pas chez les peintres qui d'un coup ont un intérêt...
Je ne peux que saluer sa persevérance, sa constance, son courage pour arriver là : une femme noire artiste queer exposée au Grand Palais.
Je l'imagine tétue, pénible, insolente, insupportable. Sinon comment aurait elle pu réussir?
Vivre de son art, si peu conventionnel, si politique, à une époque ou ni être femme ni être noire n'est évident, encore moins queer.
C'est un pur moment de plaisir des yeux et d'éclairage de mes (nos) angles morts.
Les couleurs sont chatoyantes, chaque oeuvre (me) parle, de quoi? je ne sais pas toujours, mais l'image est rémanente et le sens sous-jacent, comme un murmure au loin, un truc reconnaissable, où on se retrouve alors qu'on s'est peu rencontré.
L'exposition est sur deux étages, et pourtant a un goût de trop peu. Je risque comme pour l'expo de Sally Gaborit d'y retourner, d'autant plus facilement que j'ai pris un passe Grand Palais Plus. Pour encore plus d'expo, encore moins de réservation et d'attente.
| Mickalene Thomas au Grand Palais |
Il se trouve que je venais de terminer de lire Vivre libre d'Amandine Gay, autrice noire qui décrit la suprématie blanche. Une autre façon de dire : vivre en tant que noire parmi des blancs qui ne se sentent pas racistes.
La question me taraude depuis que j'ai pris conscience des angles morts de mon iMari vis à vis des femmes. Ma logique est la suivante : lui qui s'intéresse un peu à la question de la place des femmes, il a pourtant beaucoup d'angles morts, j'en lève régulièrement (le test du trottoir, la 1ère chose que tu regardes quand tu entres quelque part, où tu t'assoie dans le métro..). Il y a pourtant tous ceux que je ne pense pas à évoquer car trop bien introjectés. Si lui a des angles morts sur la différence de genre, j'en ai avec les personnes racisées (toutes celles qui ne sont pas blanches).
J'ai écouté des podcasts, j'ai lu des choses et je poursuis pour savoir ce que c'est que de vivre noire dans un monde blanc, c'est à dire quand les personnes blanches sont la "norme", et se vivent comme "neutre".
Amadine Gay est une personne noire, adoptée par des parents blancs, élevée à la campagne dans un environnement où il n'y avait pas de personne de couleur. Le livre est dérangeant, il en dit long sur nous, sur nos biais, nos maladresses et surtout sur les efforts que peuvent faire les personnes de couleur pour faire en sorte que nous ne nous sentions pas inconfortables avec nos remarques racistes involontaires.
Sans surprise, les injustices et les inégalités qui s'appliquent aux femmes, s'appliquent aux noirs, doublement aux femmes noires, la classe sociale en ajoute une couche.
Elle décrit tout, mais ce qui saute aux yeux c'est combien notre monde est blanc. Combien de séries Netflix ethnique ? Très peu. Est-ce que vous les regarder ? Très peu. On préfère regarder une série avec des blancs, ou mixte mais pas que des personnes de couleur, plus difficile de se projeter. Et bien pour eux c'est l'inverse. (heureusement qu'il ya les chroniques de Bridgerton, dans la limites où les Bridgerton sont blancs!)
Netflix c'est juste un bon exemple, parce que vaste et populaire.
Quelles auteurs ou autrices noires dans ma bibliothèque ?
Très peu.
J'ai de littérature indienne, japonaise, chinoise, iranienne (!).
Très peu d'autrices noires ; française (Amandine Gay maintenant), américaine (Roxane Gay, l'autre féministe outre atlantique, bell looks, of course). Elles se comptent sur les doigts des deux mains grâce aux féministes lues ces dernières années.
Je regarde maintenant. Du moins j'essaie. Et au Grand Palais, il y avait beaucoup de visiteurs noirs, d'ailleurs des visiteuses. Bien plus qu'habituellement dans les expositions.
C'est donc que ça compte.
Ça compte de pouvoir se projeter dans une artiste, dans des tableaux qui représentent des gens avec la même couleur que nous (et pas en tant qu'esclave, ou bête de foire, vive l'orientalisme).
Comme pour moi ça compte de voir qu'il y a des femmes représentées.
Le parallèle est vif, j'ai honte de ne pas l'avoir fait plus tôt.
C’est un sentiment étrange, de se sentir vivant comme ça, peut-être pour la première fois, de comprendre que jusque-là la vie n’était pas exactement vécue ; qu’elle était endurée.
Nathan Hill* - Bien-être
Ca doit ressembler à ça de vivre dans un monde dont on se sent exclu : endurer la vie. Je précise que Nathan Hill est blanc, et son héros (d'où la pensée citée) est un artiste qui quitte son milieu rural rustre et violent, il découvre les arts quand il part faire ses études à Chicago (ville des musées, peut etre plus pour longtemps) et (re)vit.
Plus de tout partout, moins d'hommes blancs.
Souvent j'entends : on ne va pas mettre des quota partout!.
Ce n'est pas une affaire de quota. C'est une affaire de montrer la diversité dans laquelle on vit. Le fait de ne voir que des hommes blancs, nous montre juste le privilège, ou plutôt révèle la mécanique du privilège à l'oeuvre, celle qui privilégie les hommes blancs, les blancs tout court, les éduqués et les riches ....
Faire en sorte que tous et toutes se sentent vivants et pas dans une vie endurée, mais une vie à leur taille (cf Ella Maillart)
Revenons à la beauté et au décalage du regard qu'apporte Mickalene Thomas, un tout autre monde qui s'ouvre à mon monde uniformément blanc.
J'ai appris aussi qu'il y sept forme de repos dont une est "repos créatif" dont une modalité consiste a contempler du beau. J'avoue donc être bien reposée puisque qu'entre Noël et Jour de l'An non seulement j'ai beaucoup dormi, mais aussi je suis allée tous les jours voir des expos.
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