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| Tyler Mitchell à la MEP |
D'autres que moi ont des expériences de métro (ou de train) étonnantes.
Certaines plus âgées, d'autres dans les mêmes eaux de la cinquantaine.
Celle qui a toujours été vieille car on lui a toujours parlé dans le métro.
Ou elle toujours été avenante, et donner envie (et autorisation) d'engager la conversation.
C'est loin d'être mon cas. Aujourd'hui encore, je peux froncer les sourcils quand on me pose une question comme qu'as-tu fait ce week end?. J'ai toujours un temps d'arrêt, la micro seconde où je trouve la question intrusive, avant de réaliser que je connais la personne, qu'elle est spontanée et intéressée. Que sa question n'est pas un coup de poing. Que c'est aussi une façon d'entrer tout simplement en contact.
Je me rappelle un temps - dans ma trentaine - où tous les lundis en sortie du Comité de Direction nous allions déjeuner à la Maison de l'Aubrac, où tous les lundis la question était "alors ce week end?", où tous les lundis je me sentais agressée par la question. Je ne voulais pas raconter, je ne voulais rien dire, je voulais juste parler boulot. J'étais devenue experte dans l'art de l'esquive avec des réponses très évasives.
C'était aussi une époque où je ne mangeais pas de viande, et rien que le menu avec toute cette viande rouge était déjà une agression.
Je n'ai pas besoin de remonter si loin dans les années pour me sentir agressée par les questions personnelles.
Avec mes collègues dans ce cabinet où je suis restée dix ans, je n'aimais pas non plus raconter ma vie, mes enfants, leur vie, les vacances ... J'ai même du répondre à quelqu'une que je rencontrais pour la première fois et qui me demandait si j'avais des enfants que c'était une drôle d'entrée en matière pour faire connaissance et j'ai (peut-être) même ajouté : si tu ne sais pas parler d'autre chose, nous allons avoir du mal à nous entendre. J'ai oublié comment la conversation s'est poursuivie (ni même s'il y a eu une suite!). Quant à la nana c'était la maîtresse de l'associé fondateur, elle n'a pas eu de mal à gérer son intégration dans le cabinet.
Et puis des gens m'ont dit j'aime bien comment tu parles de tes enfants / de ton mari / .... Et j'ai -lentement - compris que ce n'était pas de l'intrusion, pas de la curiosité malsaine, que je ne livrais ni mes entrailles ouvertes ni l'état de mon âme en racontant ce que je faisais le week-end.
J'ai compris que c'était un échange au sens littéral du terme, un don contre don.
Il n'empêche, à chaque question j'ai toujours ce minuscule temps d'arrêt, alors de là à parler spontanément à quelqu'un dans le métro, il va falloir que je devienne centenaire.
Certaine m'a racontée qu'elle ne pouvait plus prendre le train sans qu'un jeune homme sympathique lui propose de lui céder sa place ou de lui porter sa valise, ou encore de lui tenir longuement la porte. Elle a d'ailleurs très envie de leur raconter qu'elle soulève des pierres et des poutres toute la semaine (nota : elle construit elle-même sa maison avec son homme), qu'elle fait de la randonnée et du VTT, ... et que tout va bien. Merci. Elle est du genre à dire merci, et à y ajouter une sourire.
Ce sont des jeunes hommes d'ailleurs qui ont ces attentions prévenantes. Prévenantes, vraiment? Ce sont surtout les jeunes hommes qui ont pitié, qui ne savent pas, qui n'imaginent pas que des femmes puissent encore se débrouiller, courir plusieurs fois par semaine, voire même des trails d'une vingtaine de kilomètres, des randonnées de plusieurs jours leurs affaires sur le dos.
Ou encore, on leur rappelle leur mère. Nous sommes l'élément de substitution de l'affection qu'ils portent à leur mère. L'objet transitionnel du métro.
Leurs soeurs en revanche savent que le femmes peuvent vieillir en forme, et elles ont moins de culpabilité à exprimer par personne interposée. Elles savent aussi, que si besoin on demandera de l'aide.
Ou ils connaissent les statiques: seules 53% des femmes entre 18 et 74 ans en France sont suffisamment actives, au sens des recommandations de l'OMS (nombre de pas, activité physique ...). Les premières causes de mortalité en France des femmes sont les maladies cardio-vasculaires. Ils font de la prévention.
Vieillir, comme tout le reste est genré. Les hommes vieillissent comme le bon vin dit-on (j'aimerais tellement que ce soit le cas!). Les femmes vieillissent tout court.
Elles vieillissent plus longtemps : nous vivons 5 ans et demi de plus que les hommes.
Elles vieillissent plus pauvres, les pensions de retraites des hommes sont en moyenne supérieures de 62%.
Elles ne vieillissent pas nécessairement en plus mauvaise santé (toute chose égale par ailleurs).
Et le sport leur profite mieux. Enfin un avantage.
C'est une étude publiée dans Nature Cardiovascular Research (
ici) reprise dans le Monde (vive la lecture matinale) : nous avons besoin de moitié moins d'activité physique que les hommes pour le même bénéfice sur la santé. En somme, nous avons besoin de 250 minutes (de 4 heures 15 minutes) d'activité par semaine pour réduire considérablement les risques cardio-vasculaires (réduction de 30%). Nous allons donc continuer à porter nos valises et rester debout dans le métro, cela nous réussit tellement bien!
Toutes les cultures primitives savaient comment régir à la vieillesse. Les règles étaient simples : quand les vieux n’étaient plus en mesure de s’assurer, ils les laissent mourir, ou les aident à passer dans l’autre monde/ Comme dans ce film japonais où le fils fourre sa mère dans un panier et la porte au sommet de la montage pour qu’elle y meure. Même les éléphants sont plus intelligents que les humains. Quand ils sentent leur heure arriver, ils quittent le troupeau, partent pour leur cimetière, s’allongent sur les ossements d’éléphant et attendent de se changer eux aussi en squelette. Alors que les hypocrites d’aujourd’hui, qui se scandalisent du caractère primitif des us et coutumes d’antan, terrorisent leurs vieux sans une once de remords. Ils ne sont capables ni de les tuer, ni de s’en occuper, ni de leur construire des institutions dignes de ce nom, ni de leur proposer un personnel spécialisé convenable.
Dubravka Igresic - Baba Yaga a pondu un œuf
Nous nous porterons seules en haut de la montagne quand nous en aurons marre de voir nos enfants et nos contemporains faire n'importe quoi dans le monde, et qu'ils nous laisseront comme seul interlocuteur pour raconter nos souvenirs, se poser des questions et radoter : une IA.
Mon iAdo a trouvé une formule qui me va bien et qui est compatible avec le haut de la montagne : une mallette pleine de drogues différentes. Ce sera l'ultime occasion d'essayer des substances chimiques de Lucy (in the Sky with Diamonds) à JJ Cale (Cocaine) et de mourir d'une overdose tout en voyageant dans des contrées inconnues. Je chérie cette proposition, elle me rassure et m'assure une échappatoire le jour où je ne pourrais plus...ni porter mes valises, ni rester debout et où je n'aurai toujours pas envie d'engager le conversation avec un jeune (forcément plus jeune !) inconnu dans le métro.
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