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Histoire vache

A Lons le Saulnier


Direction le Jura pour les congés de printemps. Une proposition de mon iFille qui adore randonner et qui voulait arpenter son parc régional. Heureusement qu'elle a des envies, seule je n'aurai pas songé à cette destination. 
Le Jura : un ersatz de montagne, un faux-semblant d'altitude, des collines arrogantes. 
En matière de montagne, il n'existe rien d'autre que les Alpes. Les Hautes-Alpes exactement. Je serai chauvine jusqu'au bout. Alors le Jura...

Et bien le Jura, bien que pas haut du tout en altitude a des atouts qui m'ont plus. 
Vin déjà. 
Fromage ensuite. 
Paysage pour finir, sur un malentendu on pourrait se croire en montagne. 
Surtout quand il neige, surtout quand la neige tient, surtout quand on rentre le soir de la "ville" (Lons le Saulnier) et qu'on se dit "pourvu qu'on arrive bientôt sinon on va devoir de mettre les chaînes" , surtout quand la montée vers la maison (bioclimatique !) se fait en patinant.
Le Jura dans son habit d'hiver m'a séduite au point de me dire que je pourrai y retourner en été, ou du moins sans son manteau blanc. 

A Lons (le Saulnier, qu'à ma grande honte je n'aurai pas placé là, mais dans la Bresse - allez savoir pourquoi), nous avons visité le musée de la Vache qui Rit. 

Les établissements Bel sont originaires de Lons le Saulnier, et l'usine d'origine est toujours en activité avec une production en Vache-qui-Rit impressionnante si ce n'était pas tout simplement effrayant.

Je suis un produit Vache-qui-Rit. J'ai été élevée à ça , j'en ai mangé des quantités..., et des Kiri, et des Samos (avec un goût de bleu) et des baby-bel (carrément moins bons). 
Enfant, mais après aussi. Je me souviens de la joie quand en 1995, en voyage au Vietnam, dans un coin un peu reculé, nous avions trouvé dans une espèce de guérite qui vendait des cigarettes, des journaux  et toutes sortes de petits trucs à manger, de la Vache-qui-Rit. 
Dans la chaleur et l'humidité de la mousson. Elles s'achetaientt à l'unité, nous en avions fait notre pique-nique.

Le musée donc. 
C'est une ode au marketing, un véritable culte de la marque, de sa déclinaison... Un encensement de l'esprit pionnier des frères Bel, de leur avant-gardisme, presque de leur côté visionnaire ...
Hyper bien fait, avec des photos d'époque, la mise en valeur de tout : de la pub, du produit, de leur apport au progrès social, de leur bienveillance à l'égard de leurs employé·es, du soin apporté aux conditions de travail, à l'intelligence mise dans la mécanisation, dans la recherche de performance ... Majestueux.
Il y a même un panneau sur la rumeur "Vache-qui-Rit et cancer" avec un courrier datant des années 60 peut être 70 d'un professeur de médecine cancérologue à l'Institut Gustave Roussy qui dément le lien entre le triangle fromager et les risques de cancer. Il n'y a évidemment rien de plus récent sur le sujet. 
Pour autant on connait aujourd'hui les corrélations entre les produits transformés et les risques de cancer. Plus besoin d'un démenti d'un professeur de médecine, pour se méfier des fromages emballés dans de l'aluminium qui restent stables dans les pays à mousson en dehors du réfrigérateur.

Ce qui m'a mise à terre est la fabrication. 
Je me suis demandée comment on en était arrivé là.
A l'origine de la Vache-qui-Rit est la meule de comté ou équivalent (une tome par exemple).
On prend un meule de comté (provenance Jura je vous rappelle), on enlève la croûte, on la fait fondre, on y ajoute plein de trucs (là les produits cancérigènes qui conservent le produit sans le mettre au frais par 35°C et 100% d'humidité), on le met en petits triangles isocèles, on emballe chaque petit triangle dans de l'aluminium, sur lesquels on colle une étiquette, et on les range par 8 dans des boîtes en carton (recyclées s'il vous plait).
A quel moment est venu à Jules (Bel) l'idée de transformer un bon produit (du comté) en un truc très moyen - pour ne pas dire dégueulasse ? 

Oui, mais pratique me diriez-vous, on peut le manger partout. Un bout de comté aussi, je répondrais.
Oui, mais il se tient bien, regarde, tu en as trouvé au Vietnam. J'aurai du me demander ce qu'il y avait dedans, je répondrais, pour que son équivalent comté transpire en 3 heures de randonnée et que le triangle reste intact. 
Je n'ai pas besoin de manger de la Vache-qui-Rit quand il y a du comté.
Et je n'ai pas besoin de manger un ersatz de fromage quand il n'y a pas de comté. Même quand je suis au Vietnam, ou en Chine plus récemment.
Je n'ai pas besoin d'une version mauvaise du comté, ni de son emballage polluant, ni de son process de fabrication couteux, ni de son transport...
Nous n'en avons pas besoin. 
Le monde ne se porterait pas plus mal si la Vache-qui-Rit n'existait pas. 
Personne ne mourrait en l'absence de Vache-qui-Rit. Au contraire, même.

Ce qui m'a achevée dans la visite c'est leur propagande RSE.
Je suis heureuse de savoir que leur carton est recyclable, et que le papier d'alu qui recouvre les triangles isocèles l'est aussi. Il y a un couloir entier sur leur politique RSE et les gains pour l'environnement qu'ils font,  l'effort qu'ils mettent là-dedans, leur engagement vert.
C'est un groupe qui existe depuis 150 ans. Jules (Bel) a passé l'entreprise à ses fils, et ainsi de suite de père en fils, sauf quand il n'y avait que des filles : ça passait aux gendres, voire même le DG pouvait être extérieur à la famille. Mieux vaut un homme, qu'une femme à la tête de l'entreprise ; RSE, mais pas trop non plus.
La première femme DG de cette entreprise l'a été en 2022 (vous avez bien lu). 
Et le Président est un homme évidemment.
La cerise sur le gâteau est leur raison d'être : le snacking individuel.
Rien de grave : le snacking est sain, il est issu d'une agriculture durable et régénératrice, leurs emballages sont responsables, leur empreinte carbone réduite et tout ça oeuvre pour l'accessibilité à tous de leurs produits individuels et unitaires.

Snacking : prêt à manger, souvent sur le pouce dit la définition.
Snacking  : junk food. Quand ce n'est pas la food qui est junk, c'est l'emballage qui en fait un truc junk. 
Si je ne mange plus de Vache-qui-Rit, il y a encore une dizaine d'années j'achetais des "pom' potes", des compotes gourdes pour les enfants. C'est aussi Bel qui fait ça 
Mais qu'est ce qui me passait par la tête ? Il y a plus d'emballages que de pommes dans ces produits.
J'avoue aussi avoir acheté des apéricubes. Ce n'est même plus un triangle isocèle, c'est un tout petit cube, de 1cm de coté. Encore plus d'emballage pour moins de produit. Avec des goûts chimiques.
C'était un style de vie. Aujourd'hui ça ne me viendrait plus à l'idée. 

Comme ils sont tendance chez Bel, ils sortent une ligne du tout "végétal"
Il existe désormais du fromage végétal. 
En conditionnement individuel.
On marche sur la tête. 
Encore plus de transformation, pour fabriquer un truc (ce n'est même plus un produit) qui n'est pas encore  du fromage mais plus du végétal non plus. 
A-t-on besoin d'un snacking individuel de fromage végétal? 

Une amie qui travaille sur le futur (et parfois dedans aussi je trouve) a émis des hypothèses dans un article que j'ai trouvé hyper intéressant sur les entreprises du futur, notamment celles-là 
En 2050, la création d’entreprise est conditionnée à une initiative citoyenne ou une autorisation publique et les entreprises ayant atteint leur objectif doivent fermer dans un délai de 24 mois. 
Dans le futur, la Vache-qui-Rit n'existera plus.
Soit parce que les citoyens auront voté contre (moi!), soit parce que nous serons tous morts du cancer (à manger des Vache-qui-Rit) ou étouffés sous nos emballages (d'Apéricubes).



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