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Florise Londres, fille d'Albert Londres

Les prix Albert Londres ont été décernés cette semaine. Je savais peu de choses de ce prix, si ce n'est que c'était un prix prestigieux pour les journalistes.

C'est (encore) un prix d'homme pour les hommes. 3 hommes l'ont reçu cette année, chacun dans sa catégorie : la Presse Ecrite (celui à l'origine), l'Audiovisuel et du Livre. C'est un prix qui reste de niche puisqu'il récompense le journalisme francophone, difficile de prétendre à un niveau mondial, même si la francophonie se veut étendue (394 millions de francophones selon l'organisation International de la Francophonie), je ne suis pas certaine que la presse en français soit la plus lue dans le monde. (bien que désormais Le Monde a sa version anglophone). La notion de prestige reste performative.

Forcement, je me suis penchée sur qui, quand, avec des rapides statistiques sur les prix Albert Londres : le prix de la Presse Ecrite existe depuis 1933,  il faut attendre 1950, soit 17 ans pour que la première femme l'obtienne : Ulix d'Unienville (grande famille, résistante puis correspondante de guerre). Jusqu'en 2000, elles ne sont que 3 pour ce fameux prix, moins de 4%. Ca s'arrange à partir des années 2000, une sur deux. La presse écrite est la plus progressiste en matière de genre : le prix Albert Londres de l'Audiovisuel qui existe depuis 1985, n'a récompensé que 14 femmes en 41 ans, soit un tiers, le pire étant le prix du livre : en 10 ans 2 femmes. 
Les stéréotypes de genre s'appliquent encore plus fortement sur ces métiers de "grands reporters" envoyés au bout du monde, dans des zones de guerre, dangereuses... ce n'est évidemment pas "la place des femmes". Un (bon) film sur une femme reporter de guerre A thousand times good night avec Juliette Binoche décrivait bien les attentes qui pèsent sur elle (son mari, sa fille, la société) et les tiraillements générés.

Je me suis aussi intéressée à Albert Londres. Il a tout du mythe du grand reporter, du vadrouilleur du monde qui en revient avec des reportages extraordinaires, qui dévoile des horizons inconnus sous une plume engagée et érudite. La légende du globe-trotter du début du siècle dernier. Pour ne rien gâcher, les photos de lui à 40 ans le montrent séduisant, ce qu'il faut d'insolence, de cheveux ébouriffés et de classe. C'est sa fille - Florise-  qui a crée le prix au nom du père, fille qui s'est retrouvée orpheline de sa mère alors qu'elle n'avait pas un an, adoptée par sa grand-mère paternelle. 
On a là un homme, dont la fille a été prise en charge par sa mère et qui a pu mener sa carrière. Du grand classique.
Vu ses états de service : il travaillait d'abord à Paris, puis ses reportages l'ont mené en Belgique, puis aux Dardanelles, en Italie, en Russie, Inde, Prague, Palestine ... à une époque où voyager pour le plaisir n'existait pas ou peu. Evidemment il est allé aussi à Cayenne enquêter sur les bagnards, en Argentine, en  Afrique, aux Balkans, sans oublier l'asile, la liste est longue, comme celle de ses publications, ouvrages et reportages. 
Albert Londres une légende pour le grand public, il n'est pas difficile d'imaginer ce qu'il a du représenter pour sa fille Florise, élévee dans l'Allier, à Vichy par sa grand-mère. Un père qu'elle ne voit pas, que peut-être elle lit ou qu'on lui lit dès qu'elle est en âge, qu'elle voit publier dans les journaux. Alors évidemment quand il meurt tragiquement dans l'incendie d'un bateau le ramenant de Chine, dans le golf d'Aden (même sa mort évoque des noms de lieux qui font rêver pour tous lecteurs de Rimbaud - cet homme ne pouvait pas mourir dans son lit à Vichy)  elle crée le prix Albert Londres. Elle devient elle-même journaliste et écrivain, sans les même retombées que son père, et évidemment écrit sur son père : un très original Mon père aux Editions du Serpent à plumes.

Tout ça, parce que le titre du prix Albert Londres de l'audiovisuel m'a interpellée et que je l'ai regardé. 
Il s'agit d'un documentaire, disponible sur Arte : Sexe faible. L'Amérique en guerre contre ses femmes. 
Etre en forme avant de s'y mettre (et de lire ce qui suit). Il ne se regarde pas un jour de déprime, de doute, de tristesse. 
Après l'avoir vu, j'oscille entre la rage et la tristesse, encore maintenant, c'est le genre d'injustice qui pourrait me rentre extrêmement violente, où je sens monter des envies de meurtres. Et c'est flippant.

3 sujets  : l'IVG, le "failure to protect" (je ne crois pas qu'on est un équivalent en France: échec de la mère à protéger son enfant), le mariage des enfants, qui ont tous trois en commun de faire porter la responsabilité et la culpabilité (légale) les femmes sur des choses contre lesquelles elle ne peuvent pas agir.

Le sujet le plus connu est le droit à l'IVG, devenu impossible dans certains états.  On connaît, du moins il nous semble, la presse en a largement parlé. Ce qui est moins connu ce sont les conséquences sur la santé et la vie des femmes enceintes. Avoir un enfant aux USA aujourd'hui est une prise de risque de vie ou de mort, même une grossesse choisie et suivie. Certains actes ne sont plus assurés par les praticiens pour ne pas risquer de procès : c'est à dire tous les actes ayant une probabilité de fausse couche (ça en enlève beaucoup, par exemple l'amniocentèse) parce que n'importe qui peut porter plainte sur une suspicion d'avortement, même votre voisin. Une jeune femme est décédée pendant sa grossesse pour ne pas risquer la vie du foetus qu'elle portait : les soins à pratiquer lui ont été refusés, elle en est morte.

Le sénateur de l'Oklahoma Shane Jett - républicain - est interrogé et je me demande s'il croit ce qu'il dit ou s'il entretient un discours réthorique  ;
Je suis contre l'avortement car je cherche à éviter la mort tragique d'un être humain. Il y a des gens talentueux qui song nés du viol ou même de l'inceste Tuer un bébé issu du viol n'efface pas le traumatisme du viol, en ranche cela fait passer la mère victime d'un crime violent et horrible à celle de coupable d'un crime violent et horrible.  Sénateur de l'Oklahoma Shane Jette

C'est une logique incompréhensible pour moi surtout quand quelques minutes plus tard il parle des libertés, et notamment de celle de tuer pour défendre ses droits. Ce monsieur génère chez moi à la fois de la fascination (proche de la sidération)  - comment peut -il penser cela ? Je ne saurais pas par où commencer discuter avec quelqu'un comme lui ; à de l'horreur et de la haine (pire que les rats du jardin : ceux que je noie dans le seau quand le piège ne les a pas tués sur le coup). J'ai peur de mes réactions.

Le failure to protect est un raisonnement incroyablement tordu : des mères se retrouvent en prison avec des sentences de 30 ans pour avoir échoué à protéger leur enfant :
- la première vivait à la rue, s'en sortait comme elle pouvait : drogue et prostitution. Elle a accouché d'un enfant en bonne santé, mais elle a été poursuivie pour s'être droguéee alors qu'elle était enceinte. Elle a écopé de 30 ans de prison. Elle raconte très bien qu'enceinte elle avait besoin d'aide et qu'elle n'a pas trouvé.
- une autre a pris une peine de 30 ans (le régime de base semble-t-il) parce que le père de ses enfants les battait et qu'elle n'a pas su /pu les protéger. Le mec a pris 2 ans. Cherchez l'erreur.
- une 3ème, enceinte à 19 ans, vivant plus ou moins à la rue, a trouvé un peu refuge chez le mec qui l'a mise enceinte, celui-ci vivait chez sa mère. A la naissance du bébé, la mère a foutu la jeune femme dehors, elle dormait alors sur un banc dans un jardin public, le mec avait le bébé dans son lit, lui a dormi dessus et l'a tué dans son sommeil. La jeune femme a pris ... 30 ans. Aucun appel n'aboutit pour réduire sa peine.
C'est incompréhensible. C'est injuste. C'est criminel.

Aux USA, il est possible de marier des enfants. J'avais écouté un podcast sur le sujet, qui m'avait glacé. 
15 000 enfants par an environ sont concernés, y compris dans un état aussi progressiste que la Californie. Ce sont à 90% des filles, la plus jeune avait 10 ans. Il s'agit "simplement" de cas de viols, où pour ne pas avoir à porter plainte, supporter la honte (en cas de grossesse notamment), l'opprobre de la communauté, l'enfant est marié à son violeur (qui peut même payer les parents dans certains cas). 
Ceux qui veulent faire changer la loi se confrontent aux lobbies du mythe fondateur américain de la liberté individuelle. 
Qui ne fonctionne pas pour tout le monde de la même façon : les femmes ne peuvent pas avorter comme elle veut  : la vie est sacrée. Pourtant, le port d'armes est autorisé tout comme tuer pour se défendre ou sa propriété. Toutes les vies ne sont pas sacrées de la même façon. 
Je ne comprendrai jamais la logique américaine basée sur des principes écrits par des pèlerins en 1776 qui ont lancé une "démocratie" excluant les femmes et les esclaves...

Le (toujours sidérant) sénateur Shane Jett raconte tout ça avec un aplomb déconcertant : glissant Dieu à toutes les phrases : le mariage est un sacrement de Dieu on ne peut pas y toucher, la vie est sacrée, rappelant qu'aux fondements des USA à la déclaration d'indépendance le slogan était "no Kings but King Jesus". 
Ca tombe bien on peut faire dire ce qu'on veut à Jesus vu qu'il ne prend pas (plus) la parole.
Ce sénateur devient menaçant, on imagine que c'est quand le reporter poursuit ses questions, nous n'avons que la réponse du sénateur avec son regard et son ton  :
 
Jesus nous a donné la liberté, on a mis en place un gouvernement qui nous garantit cette liberté. Si à un moment ce gouvernement entrave nos droits, on utilise le 2e amendement c'est dire "to use lethal power" (lit; le pouvoir létal) pour faire valoir nos droits -  Sénateur de l'Oklahoma 
Shane Jette

Voila pourquoi il n'y a pas de limites d'âge au mariage. 
Jesus a accordé beaucoup de libertés aux hommes et moins aux femmes, peut etre qu'elles sont sacrées ...? 

Dans mon référentiel, ces gens sont arriérés. Pas mieux que les Afghans qui interdisent l'éducation à leurs filles. Le mouvement nationaliste chrétien aux USA mène un discours pour supprimer le droit de vote aux femmes. Ce ne peut pas être ça le pays des libertés, ce ne peut être ça, la plus grande démocratie du monde.
Albert Londres allait à l'autre de la planète pour nous raconter l'exotisme des autres, aujourd'hui les journalistes récompensés  (Brice Lambert, je vais tout de même le citer) nous ramène la barbarie de nos voisins et (soit disant) alliés qu'on pensait semblables. 





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