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Jolies chaussettes et vie tranchante (#Roxane Gay)

Chiharu Shiota
(vue à Drawing Art Fair Paris)

Je vois les chaussettes de beaucoup de gens, et je peux vous dire qu'en hiver tout le monde ou presque porte des chaussettes de marche et qu'elles sont toutes grises ou marrons. Mon ostéopathe.

J'ai pensé à elle ce matin en rangeant mon tiroir à chaussettes. J'étais à deux doigts de mettre mes chaussettes de marche, marque suisse, en laine, qui s'accordent à la forme du pied, pas un faux-pli (ni un vrai non plus) dans sa retraite d'hibernation (ou plutôt de printanisation)  en attendant la prochaine randonnée. Puis j'ai eu froid et humide et je les ai carrément enfilées. Je me dis que finalement nous sommes nombreux et nombreuses à aimer nos chaussettes de marche qu'importe la saison pourvue qu'on ait le confort!

S'il y a bien une chose dont je ne manque jamais ce sont les chaussettes.
De chaussettes et de livres. 
Quand je voyage, même pour le boulot, même juste une nuit, j'ai toujours des chaussettes chaudes et un livre d'avance dans mon sac. Un livre d'avance ça veut dire, un livre de plus que celui que je suis en train de livre : ce serait une catastrophe si je finissais mon livre et que je n'ai pas un autre sous la main. Et comme une catastrophe n'arrive jamais seule ce serait un drame si en plus de n'avoir rien à lire j'avais froid aux pieds. 
Ce qui m'amène à Roxane Gay et son dernier livre Difficult Women.

Joli ce n’est pas nécessairement ce qu’on voit. Parfois, joli c’est ce qu’on ressent.

C'est exactement ce qui se passe pour les chaussettes. Les jolies chaussettes c'est celles dans lequel on est particulièrement bien.


Difficult Women ne nous fait pas ressentir particulièrement bien, le sous-titre annonce la couleur "récits de femmes tranchants comme la vie".

Des histoires de femmes, dramatiques, sans être pessimistes, elles ne meurent pas à la fin. Elles sont bien amochées, tranchées par la brutalité, celles des hommes toujours. Dans ces récits, elles s'en sortent, mais à quel prix. Ce sont des survivantes, des survivors, des héroïnes comme on ne le montre jamais. Des combattantes, comme ces militaires qui vont à la guerre et qui reviennent avec des stress post traumatiques: 

L’ancien marine David J. Morris, auteur d’un livre sur le stress post traumatique note que ce syndrome est beaucoup plus courant et beaucoup moins traité chez les survivantes de viol que chez les vétérans. Il m’a écrit « les données scientifiques sur le sujet sont on ne peut plus claires : d’après le England Journal of Medicine, le viol est environ quatre fois plus susceptible de provoquer un SPT diagnosticable que le combat. Prenez un instant pour digérer l’information – être violée est un choc psychologique quatre fois plus important que de faire la guerre et de prendre une balle ou d’être blessé dans une explosion. Et pourtant il n’existe actuellement pas, dans notre culture du récit, ce qui permettrait aux femmes d’envisager leur survie comme quelque chose d’héroïque ou d’honorable, les risques de dégâts durables sont encore plus élevés".

Souvenirs de mon inexistence, de Rebecca Solnit

Comment on s'en sort après un trauma est ce qui est révélé par ces récits tranchants comme la vie. C'est à la fois plein d'espoir et de désespérance, mais je ne peux m'émécher de me dire quel gâchis. 

Quelle serait la puissance des femmes si elles n'avaient pas à subir la violence systémique des hommes.

Celle du système patriarcal.


Si ces récits sont durs - je lis tous les jours au petit-déjeuner (longtemps) et parfois je n'en lisais qu'un et je faisais une pause jusqu'au lendemain - ils sont divinement retranscrits, écrits et traduits. Et même drôle et gais par endroits.

J’étais trop intelligente et ça mettait les autres mal à l’aise - où on a grandi, les gens se méfient de l’intelligence des femmes.

Mes yeux aussi posent un problème - ils ne cachent rien. Si une personne m’indiffère, mes yeux l’annoncent clairement. La plupart des gens m’indiffère. La plupart de gens ne voit aucun mal à se raconter des petits mensonges. Ils ne savent pas quoi faire d’une personne comme moi qui ne prend pas le peine de mentir.

J'ai le même problème avec mes yeux, je porte d'ailleurs de lunettes pour brouiller les pistes, bien que ça ne suffise pas toujours. 

Je ne sais pas mentir, je ne sais que contourner une question. 

Si on me pose la bonne question, je dirais l'exacte réponse. 

Qu'elle plaise ou pas. 

Qu'elle soit polie ou pas.

Et ça ne m'aide pas toujours.

 


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