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Sortir de la binarité (#chair tendre)

détail d'une peinture aborigène - NSW Art Gallery


Dans la série des séries, une qui ouvre les yeux et m'aide à travailler ma tolérance au sens de sortir de la normalité sociale, de ce qui est attendu, ou facile : les 9 épisodes de 20 mn de Chair Tendre. C'est sur FranceTV;slash (en ligne). On y a toutes accès. 

Sasha est une ado qui se revendique fille, a été élevée comme un garçon, agressé en tant que garçon parce qu'il ne correspondait aux standards des gars dans les vestiaires. Et qui est intersexe. C'est à dire ni l'un, ni l'autre et les deux à la fois. Tout le sujet de la série est la place autorisée, laissée consciente ou inconsciente à ce qui n'est ni-ni ou les deux à la fois. Y a-t-il de la possibilité d'exister, de vivre si on ne rentre pas dans une des deux catégories prédéfinies? 

Il y a une scène qui m'a semblé emblématique : Sasha est convoquée à l'infirmerie, il lui est reproché d'avoir été vue dans les toilettes des filles "tu as été vue dans les toilettes de filles, ça ne va pas. Ca faisait partie du deal quand on t'a accepté dans l'établissement, je ne veux pas de problème avec les parents d'élèves". 
Il ya aussi l'histoire sombre des opérations à répétition, qui génère des complications, qui sont irréversibles (comme l'ablation de l'utérus) et qui annihile toute autodertelination ultérieure. Qui fait des choix par défaut sans la personne. Ce qu'elle subit est violent, sans cesse violent, la société tout entière se refuse à intégrer ce qui n'est pas dans ses standards. 

On découvre? Où on fait comme si on découvrait?
Les statiques disent environ 1,7% des naissances, on en côtoie tous, on en est.

Il y a eu Middlesex de Jeffrey Eugenides, sorti en 2003, ce livre (un régal) a eu le prix Pulitzer de la fiction. Mais une fiction admirablement documentée. Il a d'autres voix sur ce même sujet. Celle de Paul Préciado, qui s'exprime sur la transition et sur les intersexes, notamment dans Un appartement sur Uranus, dans le chapitre Intersexualicide : 

"Après la deuxième guerre mondiale, la médecine occidentale, dotée de nouvelles technologies qui lui permettent d'accéder à des différences de vivant jusqu'alors invisibles (différences morphologies, hormonales ou chromosomiques) se confronte à une réalité inconfortable : existent à la naissance des corps qui ne peuvent être caractérisés comme féminin ou masculin  - petits penis, testicules non formés, absence d'utérus, variations chromosomiques excédant la norme XX/XY... des bébés qui remettent en questions la logique de la binarité".

Ce sont des pédiatres John Money et Andrea Prader (deux hommes évidemment) qui mettent au point l' échelle de Prader et la généralise : il s'agit d'un méthode visuelle pour mesurer la "virilité anormale des parties génitales". Ils ont classifié avec des gabarits (et des données mesurables très précises), tout ce qui ne correspondait pas est nommé "anomalies". Ils auraient pu l'appeler variations (comme Goldberg) ou variants (comme le Covid). Ils ont choisi anomalie. 
L'aberration va plus loin, ensuite il y a le protocole Money des étapes à suivre pour transformer le bébé intersexe vers l'une des formes acceptables : masculin ou féminin. Les deux compères se sont partagés la gloire : l'un l'échelle l'autre le protocole. Cette façon de faire s'est généralisée et est encore en pratique. 

Les activistes aujourd'hui milite pour faire interdire ces opérations - mutilations génitales -  dès le plus jeune âge et veulent le faire reconnaitre comme un crime. 

"C'est le régime binaire sexe-genre qui est malade. Pas les corps appelés intersexuels."

En 2017 en France, il y a eu l'affaire Gaetan Schmitt qui demandait à ce que soit posée la mention "neutre" sur son état civil. Le tribunal de grande instance a d'abord accédé à sa demande, puis la cour de cassation est revenue sur la décision aux motifs :
  • "de la binarité nécessaire à l'organisation sociale et juridique"  et pourquoi on ne pourrait pas faire évoluer ça tout simplement ? 
  • "les nombreuses modifications législatives qu'entraineraient la création d'un 3ème sexe" : vraiment? Ce sujet a-t-il vraiment été regardé?
  • "l'apparence masculine le fait qu'il soit marié et qu'il ait adopté un garçon", cet argument est le pire. Dans une société où pour vivre tu dois être homme ou femme, on te refuse ensuite le neutre parce que tu ressembles à l'un ou l'autre et que tu as essayé de mener une vie comme les autres.
La question de fond est à quoi nous sert d'indiquer le sexe ? Je me pose de plus en plus souvent la question  notamment quand je remplis des papiers ou des formulaires administratifs. En quoi c'est important?
Pourquoi le sexe? Le prénom, la couleur des yeux, la taille... Si le sexe doit servir nous reconnaitre alors à quoi sert la photo? 

Il sert à nos classifier et à nous ranger dans une typologie des attentes. 
Probablement aussi il sert à assurer qu'il y a des dominants et des dominés, il sert à la "taxe rose", à la poursuite de l'exploitation des unes par les autres. Il sert à perpétuer. 
Après recherche, il a deux domaines où la mention du sexe est utile : la filiation (ou reposer la filiation sur la base de la volonté!) et la parité (comment faire avancer les droits de la parité si on en fait pas de différence de sexe?).

L'abus de série est dangereux : je me trouve en regardant une série (pas si) tranquille à militer pour l' abolition de la notion de sexe pour les citoyens!


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