Je devais avoir 12 ans la première fois que j'ai pris l'avion : entre Lyon et Nantes en mineur non accompagné pour aller passer l'été en Bretagne avec mon oncle et ma tante.
J'avais 16 ans quand j'ai franchi pour la première fois la frontière, double win : c'était en avion, pour aller en Israel où le bus a pris feu sous l'attaque d'un cocktail Molotov dans la bande de Gaza.
J'avais 20 ans la fois suivante, partir en road trip en Grèce avec mon permis en poche et ma Panda 4x4, une amie sur le siège à côté. Le voyage a failli s'arrêter à Briançon - à deux heures de route de chez mes parents - juste avant la frontière italienne. La voiture a chauffé ; après la visite d'un garagiste et la nuit au camping , nous sommes reparties, avons traversé l'Italie, puis la Yougolsavie en voiture, deux nanas de 20 ans. Nous nous sommes perdues dans Belgrade, toutes ces avenues identiques et ces immeubles si soviétiques. Nous avons planté notre tente sur une aire d'autoroute, il y avaient des cabines de douches en bois (pour les routiers) gardées par un homme si vieux que c'est l'image d'un olivier et son tronc noueux qu'il m'en reste. La porte ne fermait pas à clé, l'une se douchait l'autre tenait la porte. Des gars avaient leur camp sur la même aire, iraniens de mémoire, ils ont beaucoup insisté sur le fait qu'ils étaient perses et non pas arabes. Longue conversation en anglais.
Cet été la, j'ai mangé à 15h en pleine canicule une soupe bouillante offerte par la dame de la caravane en face de nous aux Météores, je me suis retrouvée dans une voiture avec un vieux mec (au moins 30 ans) un peu lourd, et j'ai bataillé pour qu'il me ramène au camping : non je ne veux pas un dernier verre, non je ne veux pas voir la corniche, ni le lever de soleil, ni... rien. Pas un moment je n'ai eu peur, ma naïveté m'a certainement sauvée de bien des situations que je n'ai pas percues comme tordues sur le moment.
Et je n'ai plus arrêté.
J'ai campé fin mars à Etrat, avec un sac de couchage qui ne fermait pas, après avoir eu froid toute la nuit, au petit matin nous avons oublié la casserole pour faire chauffer l'eau. On a fini au bar du coin pour un café et un croissant, un luxe à l'époque, alors que ça n'avait rien du café hype avec le toast à l'avocat. A côté de nous, les gars prenait leur café calva en jouant au PMU.
J'ai voyagé dans des bus en Turquie où dans le porte bagage au dessus de ma tête il y avait des agneaux vivants, dans des mini-bus à travers le Sikkim (Inde) où nous sommes 10 pour 6 sièges et ma voisine a des poules sur les genoux (et les miens du coup), où quand la route est emportée par la mousson tu traverses à pied pour rejoindre un autre bus, où l'axe de transmission du véhicule est réparée avec une boite de coca-cola par le chauffeur Vietnamien qui enlève sa belle chemise blanche pour nous dévoiler un tatouage de la faucheuse qui occupe tout son dos (et qui s'anime avec ses muscles ; j'ai encore l'image au fon de ma rétine).
J'ai fait pipi dans les "toilettes" des stations de bus indiennes qui n'ont ni porte ni toit, ni cuvette : c'est juste un carré d'herbe entouré d'un mur (un petit jardin, quoi), j'ai circulé le long des bus (toujours dans ces mêmes stations indiennes) où les hommes pissent par la fenêtre pour ne pas perdre leur place dans le bus, Je n'ai pas dormi de la nuit dans les trains (de nuit) parce que c'était la vie comme en plein jour (en Inde), je me suis écroulée de fatigue dans des draps sales et réveillée au petit matin couverte de boutons de puce ; j'ai dormi dans des lits qui n'étaient pas les miens avec l'odeur de ceux qui y avaient rêvé la veille, avec tous mes habits sur moi à cause du froid, trempée sous une moustiquaire dans la moiteur des tropiques, dans une tente à 3400m d'altitude et mal de tête, sur des planches, à même le sol, aux aguets parce que quelqu'un tournait la poignée de la porte, dans le sable avec des scorpions autour et des chameaux qui montaient la garde.
Les chambres des hôtels n'étaient pas "en suite", les toilettes et les douches étaient communes, quand c'était propre on était content. J'ai lavé mes enfants dans les éviers (Himalaya), à l'eau froide (trop d'endroits pour les citer), dans des douches collectives sans porte (Bratislava).
On a mangé sur des stands dans la rue des trucs incroyablement bons, à Arequipa j'ai tracé mon chemin comme le Petit Poucet, du restaurant chic à la chambre en vomissant tout du long ; j'ai bu du Coca pour mes remettre les entrailles d'aplomb, j'ai jété de la bière trop mauvaise et bu trop de café glacé à en avoir de la tachycardie. J'ai trimbalé une bouteille de vin dans mon sac à dos en montage, je suis partie en randonnée en Cappadoce avec une tomate et un melon pour la journée.
Je n'ai joué ni la sécurité, ni le confort.
Alors comment je suis devenue cette personne qui hésite à prendre un OUIGO quand ce sont les dernières places disponibles de retour un week-en de mai ?
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