Eternelle.
Je l'ai longtemps crue éternelle. Je ne suis la seule.
Petite, la neige en haut des sommets, les névés incongrus l'été en étaient la preuve.
Elle était éternelle, elle résistait à la chaleur, au soleil, aux saisons.
La neige disparait. Les glaciers fondent. Chez nous.
Et là où le froid semblait aussi éternel, invariant, perpétuel il n'est plus. Il ne l'est plus pour maintenir ce qui nous semblait immuable :la glace des extrêmes.
La calotte glaciaire fond, la banquise se désintègre, elle rejette dans la mer d'énorme icebergs...
Je viens d'un endroit où la neige a assuré la survie de la vallée et de ses habitants. Le tourisme a permis le développement économique, a crée des emplois, a sédentarisé des familles et en a attiré d'autres. L'exode américain au début du vingtième siècle a été endigué, certains sont même revenus (pas tous).
L'hiver 67-68, la station de ski a ouvert dans le village, précédée l'hiver d'avant par deux autres dans la même vallée. Puis en 1973, le Parc des Ecrins a été créé, assurant le tourisme l'été.
Je n'ai pas grandi là-bas, j'y ai passé tous mes étés, puis mes parents y ont déménagé quand j'avais treize ans. J'ai découvert le rythme de la montagne, de la vie à 1400m d'altitude, dans un petit village.
J'ai fait du ski tous les mercredis, tous les samedis et dimanchse et les congés scolaires. Du 20 décembre à la mi-mars, voire plus tard. De la période où il fait froid et presque nuit à la fermeture des pistes au ski dans une neige mouillée avec nos anoraks ouverts pour avoir moins chaud. Nous y allions quelque soit la météo, la température, l'humeur, l'envie. C'était l'Activité. Mon père a monté le ski club, c'était entraînement ou ski libre, mais toujours ski.
Impatients enfants, on attendait la neige comme des fous, dès les premières de novembre (il y en a toujours en novembre) on s'étalait en conjectures sur la saison, on s'excitait dès le moindre flocon et il fallait être les premiers dans la poudreuse un lendemain de chute de neige. On commentait pendant des heures la qualité de la neige sur laquelle on avait skié, on allait skier on espérait skier...
Il y en avait toujours, elle pouvait arriver tard, mais elle arrivait. Elle nous empêchait parfois d'aller au collège, au lycée, elle mettait des gens dans le biaou (prononcer bi-ya-ou, patois pour ruisseau, bas côté ravin), elle entravait nos sorties nocturnes en boîte de nuit : on regardait la météo la veille et on attendait le passage su chasse-neige pour rentrer.
Plus tard, jeunes adultes, notre Peugeot 205 junior a été ensevelie en une nuit, on ne le voyait plus. Elle a passé la semaine sous son manteau blanc et on a pelleté sang et eau pour repartir le dimanche suivant.
Elle était là. On imaginait qu'elle serait toujours l'a. On n'imaginait pas qu'une jour elle ne serait plus. Qu'elle se ferait rare, qu'on devrait faire sans elle.
Mon père n'avait pas 20 ans quand la station a été créée. Il a réalisé cet été, que probablement le temps d'une vie il verrait l'ouverture et la fermeture de la station.
Notre station est malheureusement citée dans le rapport de la cour des comptes car vulnérable (la cour des comptes a établi des critères pour cet indice de vulnérabilité) qui croise le facteur climatique et le facteur économique prenant en compte la baisse des skieurs, le parc de logement touristique (marqué années 70 et après, passoire thermique désuète et laide), la clientèle qui ne rajeunit pas, les conflits autour de l'utilisation de l'eau pour les canons à neige...
Les Hautes-Alpes contrairement à son nom ont surtout des stations de moyenne altitude, l'enneigement y revient erratique, il y aura (c'est déja le cas) de plus en plus de mauvaises années (c'est à dire sans neige) qu'avec - une année sur deux disent les prévisions - et moins de neige en moyenne (108 jours), avec des températures plus chaudes qui ne permettront pas de faire de la neige artificielle.
C'est la fin, il faut arrêter d'investir maintenant pour essayer tenir un peu plus longtemps, il faut se pencher sur le modèle économique de la vallée (et non pas de la station) pour developper d'autres choses qui y maintiennent vie et emplois.
L'avenir du ski n'est pas dans ces vallées, n'est pas pas dans ces petites stations où on vient en famille autant pour faire du ski que pour participer à la vie locale (aller chercher son fromage chez un tel, ses oufs auprès du voisin, son lait à la Ferm, boire un coup avec les moniteurs chez Dédé...).
L'avenir est dans les grandes stations des Alpes du Nord, plus hautes en altitude, avec un parc de logement plus adapté, et surtout tout le confort de l'environnement dédié au ski sans conflit avec l'agriculture, les vaches et les moutons non plus.
A force de me documenter sur le sujet, 'y suis allée. Voir par moi même. Le vivre.
Direction Val d'Isère (pas tout à fiat au Nord), pour un week-end de trois jours de ski.
L'accès d'abord. C'est direct de beaucoup d'endroits. Beaucoup trop à mon goût.
De Paris en train et bus qui s'enchaînent sans attente et qui te dépose au pied de ton hôtel. Là où mon bus m'a déposé pour la navette de ville (gratuit), il ya aussi un arrêt pour l'aéroport de Genève, un pour l'aéroport de Lyon, et à la gare de Bourg Saint Maurice, il y a un hall dédié aux voyageurs pour Londres.
Les Hautes Alpes n'ont pas ces infrastructures, de sont des routes de montagnes, on ya va en voiture, avec ses pneus neige. Peu de car, de bus qui desservent les villages, les stations.
Ni Val d'Isère, ni Tignes et ses différentes implantations ne sont des villages. Aucune ferme en vue, pas de tracteurs sur la route. Plus bas dans la vallée on peut deviner au loin des fermes à Beaufort. Loin de la station..
Val d'Isère est un centre commercial de luxe à ciel ouvert, les bâtiments sont magnifiques, pas trop hauts, en bois avec le design montagnard qui va bien, les volets sculptés, et les balcons comme dans Heidi, au rez-de-chaussée un magasin de skis Volkl, Helly Hansen, un autre qui moule les chaussures à ton pied pour la location pendant que les gens sont assis sur des fauteuils en hauteur rétroéclairé, sur le principe des fauteuils de cirages de pompes de New York, un bijoutier, une vitrine d'immobilier où le moindre appartement est à plus de 2,9 millions d'euros ...
C'est beau, c'est propre, pas de voiture tout se fait en navette (gratuite).
A n'importe quelle heure on passe au pied de pistes ou sur les pistes , il y a des gens qui boivent en terrasse, c'est certainement la station où il y a autant de personnes en terrasse que sur les pistes.Visiblement on ne va pas à Val d'Isère que pour skier, il est aussi possible d'y aller sans skier.
Le domaine est immense, le plus grand d'Europe a dit un anglais dans le télécabine. Pas un arbre.
On skie au dela de 2000 m, jusqu'à 3400 mètres en montant au Glacier de la Grande Motte. La vue y est magnifique, la neige extraordinaire (qui mériterait des commentaires dithyrambiques pendant des heures par ma bande de skieurs d'enfance ...).
Population internationale, moins de la moitié est française, vieillissante, les plus de 60 ans sont très nombreux et beaucoup d'hommes, en bandes de potes. Tenues de skis neuves (même à 70 ans), skis hauts de gamme (nombreuses marques suisses et autrichiennes), mes Dynsatar auraient pu passer pour des prolos.
Il y a certainement un biais, nous étions hors congés scolaires, mais ça coche bien toutes les cases des différentes enquêtes : la clientèle veillit et monte en gamme.
J'ai détesté les skieurs sur place.
Pas parce qu'ils sont vieux.
Ni parce qu'ils sont étrangers.
Non plus parce que ce sont des hommes (en bande, facteurs aggravant).
J'ai détesté ces gens qui pensent que skier c'est descendre vite et remonter aussi vite.
J'ai détesté ce gens qui considèrent être chez eux, ne sont attentifs ni autres, ni à la montagene.
J'ai détesté l'usine à ski
J'ai compris ce que voulais dire "l'exploitation de la neige".
Moi je skie. Eux ils consomment du ski.
Nous n'avons pas le même rapport à la montagne. J'y vois un lieu de vie, ils y voient un consommable, un endroit où il faut être vu, qu'il faut "avoir fait".
Se demandent-ils qui habitent ici? Quelles sont les spécialités culinaires? Comment est l'été? L'inter-saison? Où les enfants vont à l'école?
C'est un resort, en dehors de tout vie et de tout lien à son environnement. J'imagine comme une croisière sur un paquebot où tu veux juste mener la même vie que d'habitude mais en mer.
Ici c'est la même vie qu'ailleurs mais avec de la glissade sur la neige entre deux cocktails, si possible en ayant un goût du luxe.
Forcément, pas de petit restaurant local, mais la Fondue Factory, au design branché façon bar lounge new yorkais. Une carte longue comme des skis de descente des années 80, de tous types de fondues, amenées par des serveurs et serveuses vétus de noir, banchés, tatoués, élégamment percés dont la modalité masculine portait tous la moustache - je suis prête à voter pour un candidat aux présentielles qui interdirait la moustache au moins de 30 ans (voire 35).
Le fromage est authentique tout comme les écrans qui passent les films Ina sur Perrine Pelen, Jean-Claude Killy, les soeurs Goitschel... Qui les connait encore?
C'est bon, c'est sympa, ça a un petit coté Disneyland : on vous fournit le décor cliché demandé.
Je n'ai pas pu m'empécher de discuter avec notre serveuse. Il y a un monde parallèle du personnel : ils sont logés par leurs employeurs, dans des anciens hôtels reconvertis en chambres, studios, collocations. Ils font la saison de décembre à mai, c'est souvent les mêmes équipes, ils bossent 6 jours du 7. Ils sont diplomés en service, en cuisine - bac +2 pour notre serveuse - et parlent anglais. Ils sont facilement repérables en ville et dans les navettes.
Le souterrain des petites mains, la lumière des touristes. Pas de classe moyenne dans cet écosystème.
Je me demande où sont les locaux , s'il y en a. Encore.
Qui est devenu riche avec la station? Qui a vendu ses terrains? Qui a construit, loué ou développé son hôtel, son restaurant, sa boutique? Là encore il doit ya voir deux vitesses : ceux qui en ont su en profité et ceux qui s'ont passé à côté, restant avec leurs vaches et qui ne vendent que le fromage pour la Fondue Factory. Ils ne doivent pas reconnaitre leur montagne je me demande s'ils se sentent encore appartenir.
C'est donc ça le ski de demain. Je ne suis pas certaine que je vais skier jusqu'à la fin.
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