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Le female gaze sur le voyage (#Lucie Azema)


On me demande souvent ce qu’est le vrai voyage pour moi : je dirais simplement, et en toute subjectivité, que c’est celui qui s’ouvre sur une succession de chambres à soi.

Lucie Azema – Les femmes aussi sont du voyage

 

Moi qui aime voyager et les histoires de voyages, qui rêve de voyages, qui en fin de voyage pense déjà au suivant, qui ne peut pas regarder un film ou une série sans ajouter à ma « place-to-go list » des lieux plus ou moins exotiques (de Anchorage à Ipswich), je ne pouvais pas passer à côté d’un titre comme « Les femmes aussi sont du voyage » de Lucie Azema.


Ce n’est pas le récit de voyage de l’autrice, c’est un livre qui explore le voyage et la liberté au prisme des stéréotypes : comment quand on parle de voyage ou d’explorateur on pense aux hommes d’abord, puis elle ausculte la notion de liberté de voyager et de liberté pour voyager, quand il s’agit des femmes.

Elle nous parle des femmes voyageuses, de Alexandra David-Neel toujours citée, de Anita Conti aussi, sans oublier Karen Blixen, et de bien d’autres que je ne connaissais pas. Notamment de Christiane Ritter, autrice de « une femme dans la nuit polaire » sur son expérience (avec son mari apparemment) alors qu’elle vivait sur une île Arctique, le tout quatre-vingts ans avant Sylvain Tesson au bord du lac Baikal. Je me suis empressée d’acheter ce livre, j’en dirai plus une fois lu.

 

Si ce livre n’est ni une fiction, ni vraiment un essai et parfois mal écrit (certaines phrases ont tellement de négations et de contre-négations qu’elles sont incompréhensibles), il a le mérite de mettre à plat et de façon très construite les réflexions sur le voyage  et ce que ça veut dire de voyager pour une femme : quelles réactions engendrées avant, pendant et après (« moi aussi j’ai fait l’Iran » et hop une leçon sur un pays où elle a vécu…) et la liberté qu’elle a du trouver aussi pour elle-même.

La façon dont les femmes abordent le monde relèvent plus de la quête que de la conquête : le female gaze sur le voyage.

 

Elle y parle de la solitude du voyage et des effets de la solitude sur la personne : celle de sa complète autonomie, jusque dans le fait d’assumer ses désirs : je suis maître de mon temps et de mes envies. Ce qui parfois me fait complètement rêver (tout en étant un peu effrayant !) moi qui suis en charge d’une maison, d’un iMari et de trois iAdos.

 

En voyage, l’indépendance et l’autonomie sont des cartes maîtresses : la voyageuse ne peut – et ne doit – compter que sur elle-même. Elle doit s’aligner sur ces propres désirs, sa propre temporalité : le temps fractionné de la vie sédentaire n’est plus, son maillage de repères non plus. Aussi longtemps que dure sa période d’exploration et d’aventure, la voyageuse n’appartient à rien ni personne – elle est le centre du monde qu’elle arpente, le lieu où tout part et converge.

 

Je vois bien que lorsque nous voyageons en famille, ce ne sont pas toutes mes envies ni tout mon rythme qui sont suivies. Les iAdos donnent leurs idées, imposent leur rythme (sur les choix gastronomiques notamment) et mon iMari réglé comme une horloge pour les heures de repas a aussi des choix de visites qui ne m’auraient pas traversé l’esprit. Il me semble que ça fait partie du voyage.

A Berlin, je ne serais pas allée au Stade Olympique des Jeux de 1936, pour mon iMari fasciné par Leni Riefenstahl, le lieu était incontournable. J’aurais vu tous les musées d’Art Moderne et la Galerie Berlinoise, et les centres de création contemporaine, je n’aurais jamais mangé dans un food court où les iAdos affamés se sont jetés sur des Curry Wurst, et aurais testé tous les bouges Bio et locaux de mon quartier. Je ne m’appartiens pas tout à fait quand je voyage avec mes iAdos (ce qui est aussi certainement vrai le reste du temps, il suffit de lire Déborah Levy).

 

Un autre point de vue intéressant dans ce livre, le regard qu’on porte sur les femmes seules, celles qui voyagent mais pas seulement (celles qui lisent seules sur un banc par exemple).

 

Il existe une réelle difficulté à admettre qu’une femme puisse consentir de manière pleine et entière, à sa solitude. Cette évidence fait de la femme seule un être étrange sur lequel la société jette un regarde empreint de suspicion : elle est incomplète. L’écrivaine Chantal Thomas évoque un « défaut d’être » qui ferait d’elle un individu incapable de s’épanouir seule, sans un homme, un individu qui aurait nécessairement besoin d’un autre « pour devenir elle-même ». 

 

J’aime bien être seule, et pourtant je n’ai jamais voyagé seule. Toujours à deux, avec une amie, un ami ou mon iMari, qui m’a dit cet été quand on croisait une voyageuse solo « c’est bien un truc qui te conviendrait ça, tu saurais faire ». Je crois, j’espère. En aurais-je l’occasion ?

En attendant, j’organise mes déplacements, si possible sans mes collègues, je savoure les soirées où je déambule dans une ville inconnue (Chambery ! quel exotisme), et je ne me dépêche pas de prendre le premier train retour.

Je grignote des moments de solitude, sans l’idéaliser non plus. 

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