Nous sommes restés au Nord. Nord de l'Irlande et en Irlande du Nord.
J'ai bien eu la tentation d'aller jusqu'à Sligo, la ville, qui donne son nom au comté. Trop au sud au goût de l'iMari et de notre rythme lent de (vieux) touristes qui prennent leur temps. Il faut être un fan de Sally Rooney et plus précisément de son livre (et géniale série) Normal People pour comprendre pourquoi. Je ne suis pas certaine qu'il y ai un parcours Normal People à Sligo comme il y un parcours Game of Thrones en Ulster près de la Chaussée des Géants notamment.
L'iMari n'a jamais regardé Normal People et encore moins entendu parler de Sally Rooney. Trop au sud est donc une réponse très cartésienne.
C'est dans ce site extraordinaire - la Chaussée des Géants - que nous avons croisé ce qui se rapprochent le plus de touristes (en plus de nous): différentes nationalités, une prédominance cette année pour les Espagnols (en recherche de fraîcheur, je parie), et y compris des Chinois qui grimpent sur les colonnes de pierre et ne savent plus en redescendre.
Assez incroyable comme paysage, ces formes géométriques semblent si peu naturelles. Un accès simple avec un parking officiel qui coûte une fortune - pour le pays, puisque jusqu'à présent tous les sites et parking étaient gratuits un accès un peu plus loin par un paysan qui loue son champ un chouia moins cher puis le sentier côtier qui rajoute 4 kilomètres le long de la côte avec de superbes vues. C'est évidemment notre voie, qu'on partage avec des joggers et des promeneurs de chiens.
Petit aparté : peu de joggers et de trailers dans ce coin d'Irlande alors que le terrain s'y prête : des coins vallonés, des routes peu passantes, une température idoine... Et parmi celles et ceux qu'on a croisé : pas une seul avec un sac d'hydratation (on se demande pourquoi?). J'avais d'ailleurs le mien, aucun utilité, on ne meurt jamais de soif dans ce pays, ni la température, ni les vans à café, ni les pubs ne sont des paramètres favorables à la déshydratation.
La marrée montante nous a délogé de la (nième sublime) plage où nous avons enfin aperçu 4 personnes dans l'eau avec un surf (mais pas dessus), une immense demeure surplombant la baie, un chemin qui serpente le long d'une rivière à l'eau couleur Guinness venant des tourbières, des champs verts et des maisons vertes. Grand bonheur ,nous étions garé à proximité d'un distributeur d'oeufs fermiers, où il était même possible de choisir la poule. Après avoir longtemps hésité entre celle qui se prénommait Anna (et non Hannah) et Molly (je trouvais que c'était plus crédible pour une poule), je me suis rendu compte que le distributeur était vide. J'étais aussi dépitée que le papa qui venait d'arriver avec son gamin en vélo, sauf que lui c'était visiblement tout son repas qui devait faire l'objet d'une reconfiguration.
Nous avons fait le grand tour : arrivée par le sentier côtier, descente à pied (là ou nos amis Chinois prennent la navette avant d'aller se coincer sur la falaise) avant de pousser jusqu'à l'anse et de remonter la falaise par la centaine de marches où un couple d'Américains s'asphyxiE à chaque pas (l'histoire ne dit pas s'ils arrivent vivants en haut). En fin de journée, par un grand ciel bleu (à l'irlandaise) et une lumière voilée, c'était le point d'orgue de la Wild Altantic Way auquel nous avons été fidèles quasiment jusqu'au bout.
Dans ce coin-là nous étions logé dans wigwam dans un camping. Un wigwam c'est un pod, un abri en bois, avec un lit, un coin cuisine, une table (et parfois un WC c'était le cas ici). Avec la vie du camping, c'est à dire en communauté : les Belges qui arrivent et qui s'engueulent sur où planter la tente, les Espagnols -père et mère - qui fument en continu, nos voisins Anglais avec leurs combinaison de surf qui sèchent pendant qu'ils boivent du vin, elle du blanc, lui du rouge, le surf dans leur break (donc il y a des gens qui font du surf ou juste ils les mouillent?), et les familles Irlandaises qui se déplacent jusqu'au sanitaires en pyjamas, et quels pyjamas ! Les mêmes pour les enfants et les adultes, dignes des photos de Martin Parr.
Les enfants de toutes nationalités jouent au foot ensemble, un sport qui visiblement n'a pas besoin de mots, à la nuit tombée ils ont tous disparus et l'endroit et hyper calme.
Extrait choisis :
- 4 kilometers, how much is it in English? demande une dame à son groupe devant un panneau à Glen Antrim. On est en Ulster, mais les panneaux sont en kilomètres, pas en Miles.
- passer sous le fil à linge où s'alignent des soutiens gorges colorés et des culottes XXL pour aller prendre le petit déjeuner à la chambre d'hôtes à Derry
- les fausses bougies électriques dont les flammes décrivent les couleurs de l'arc en ciel, en quantité astronomiques dans toutes les pièces
- le chauffage qui se met en route dans la soirée en plein mois d'août, et qui est le bienvenu
- le pain à la Guinness
- You are irish aren't you? your accent is so local (m'a dit le gars du cheese shop, arborant ostensiblement son autocollant gay community from San Francisco. Trop fière, c'est bien la première fois qu'on ne me complimente pas pour mon accent so cute de frenchie.
- le Malbec qui finit dans l'évier tellement il est mauvais
- This i not a question of religion, this is a question of human rights nous entreprend à 23h le chauffeur de taxi en nous parlant de l'Irlande
- What's your favorite seafood ? le même chauffeur, le lendemain matin juste après le petit dej aux soutiens gorges évocateurs
- le Jesus allongé sur le mini frigo, et juste au dessus le micro onde avec une Vièrge Marie
- here, we don't do half pints.
Puis Belfast. Sous côtée, méconnue, vaut largement le détour.
Le genre de ville qui se parcourt à pied (ou en bus) facilement. Une rivière et la mer pas loin.
Une capitale à taille humaine, avec un air de province où on passe du quartier étudiant au quartier huppé sans s'en rendre compte, de l'historique au CBD (Central Business District) et du quartier des républicains aux Unionistes par une porte qui est fermée tous les jours de 20h30 à 6h30.
En plein Belfast, il y a un mur, et quelques portes fermées la nuit, pour séparer des quartiers.
Comme a Berlin pendant la guerre froide, sans les check-points.
Chose que je ne savais pas.
Un mur avec des fresques, des inscriptions.
De jour, on se promène facilement d'un quartier à l'autre, sans jamais douter de quel côté on est.
Côté Républicains, toute l'histoire de l'Irlande sur les murs, les magasins et les jardins de la mémoire pour chaque morts : des fusillés de 1916, les grévistes de la faim sous Tatcher, le portrait de Bobby Sands partout, tous les attentats et toutes les batailles avec l'armée UK qui sont qualifiés de meurtres, d'assassinat... jamais de guerre. Le vert domine dans les représentations, les dessins, les drapeaux
Côté Unioniste : des drapeaux UK de l'Union Jack devant chaque maison, chaque magasin, aux fenêtres des immeubles, la gloire des soldats Britanniques dans toutes les batailles travers le monde (y compris les Malouines) sur les murs, sur les banderoles dans les rues, dans les jardins et autres sculptures du souvenir... De ce côté ci, la couleur dominante est le rouge.
A Belfast, on peut manger au restaurant en plein après midi, la libraire Waterstones est ouverte jusqu'à 21h, le pub te sert un gin tonic avec du Talinsker (de base, on peut demander un gin local) et le petit dej peut se prendre à la new-yorkaise dans un café banché ou au marché couvert (où on trouve du fromage !).
Seul bémol, il n'y a pas de succursale Fortnum and Mason (pour le thé et les gâteaux), mais il y a un Marks and Spencer. Ils sont sauvés.
Y a que des Britanniques pour savoir faire ça.
Le musée est passionnant. On a toute l'histoire du développement industriel de Belfast entre le 19è et le début du 20 siècle jusqu'à la construction du Titanic.
Il y avait deux énormes usines de "aereted waters" (les ancêtres du soda et du Tonic!) qui exportait plus de 20 sortes de boissons différentes à travers le monde : on pense aux colonies indiennes et aux boissons fortement dosées à la quinine pour lutter contre la malaria, au Ginger Ale dont les "réclames" de l'époque représentent surtout des femmes.
C'est la partie qui m'a le plus plu, les histoires de vie des passagers, pour quelles raisons ils voyageaient ; comment ils se sont retrouvés là... Ce français qui avait enlevé ces deux enfants à leur mère et fuyaient avec eux (le père est décédé, les enfants sont retournés avec leur mère) ; ce couple (lui banquier) qui rentrait chez eux après un long voyage, ;cette famille 8 qui prenait un nouveau départ, seul le bébé de 18 mois a survécu ; cette famille noire (tous morts) lui médecin, ; cette "influenceuse" de mode qui se voulait sur la dernière vague de modernité, ; ces employés de la construction qui ont gagné leur passage en cadeau pour bons et loyaux services ; cette femme - femme de chambre - qui a remplacé au dernier moment sa soeur malade...
J'adore lire leur histoire, voir leurs photos, beaucoup ont écrits des lettres qui sont présentées au musée, qui racontent leur vie, interrompue pour beaucoup d'entre eux.
Puis le déroulé du drame, les scripts des échanges en morse. Dans le bateau le plus proche qui aurait pu secourir rapidement le Titanic, l'opérateur radio était aller se coucher. L'accident a apporté ensuite tout un tas de règles de sécurité dans la navigation, notamment le fait qu'il ait un opérateur radio 24h/24.
Une grand salle avec les noms des voyageurs (on ne disait pas touristes à l'époque, quand est-ce que les voyageurs sont devenus des touristes?) et les statistiques de celles et ceux qui ont survécu et disparu.
Il fallait être une femme pour avoir le plus de chance de survivre : la moitié des survivants étaient des femmes, alors qu'elles ne représentaient que 22% des passagers, sans surprise être en 1ère classe doublait aussi les chances de survie 28% des survivants sont issus de la 1ère classe alors qu'ils ne représentaient que 14% des passagers. Seules 4 femmes de 1ère classe sont décédées, l'influenceuse de mode n'a pas eu de chance.
C'est bien la première fois qu'être une femme est un avantage. Encore faut il êre suffisamment aisée pour s'e sortir vraiment : plus de la moitié de celles en 3è classe se sont noyées. La 3ème classe étant dans les ponts le plus inférieurs de la coque du bateau, il fallait remonter tous les ponts pour rejoindre les canaux de sauvetage, dans le noir, sans éclairage, dans un labyrinthe c'était pire que Fort Boyard ou tout autre jeu de survie (que je n'ai jamais vu). Les 52 enfants déclarés noyés sont tous issus de cette troisième classe, ils étaient 79 enfants dans ces ponts les plus profonds. La trentaine d'enfants de 1ère et 2èmes classe eux, ont tous étaient sauvés.
Le personnel de l''équipage est surreprésenté parmi les décès ce qui pourrait confirmer la légende de l'orchestre qui joue jusqu'au bout. Le violon d'un des musiciens ainsi que les lettres à sa mère sont exposés dans une vitrine.
Tout cela est très touchant. Je regrette de ne pas voir pris plus de photo de ces passagers et de leurs histoires de vie. Leurs noms sont inscrits sur un mur, rescapés et noyés. Tous ceux qui n'ont pas atteints Ellis Island, ni le nouvelle vie qu'ils espéraient.
A chaque fois qu'on parle de Ellis Island ou d'immigration vers les USA, je pense à cette aïlleule née en 1900 qui a immigrée de son Champsaur natal dans les années 1918 ou 1920 pour aller jusqu'en Californie. Trop tard pour être sur le Titanic, heureusement pour elle, elle aurait était dans les ponts inférieurs.
Un tel voyage c'est à la fois du courage, de la folie et un cruel équilibre de désespoir et d'espérance. Comme ces gens sur le Titanic. Je crois que je suis prête à revoir le film (margé la voie d Céline Dion).
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