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Parenthèse

vue dans la rue - disponible sur https://formesdesluttes.org/

J'ai vécu cette semaine comme une parenthèse.
C'est quand elle se ferme que je m'en aperçois.
J'avais peut-être besoin d'un espace dans lequel le RN n'existait pas, un monde qui n'était pas entre deux tours, une vie sans cette option.
Je me suis octroyée une semaine d'histoires d'amour. 
J'ai posé quelques jours les allers-retours de Camus et Casarès, qui sont toujours plus de la même chose. Un homme plus âgé en relation avec une jeune femme qui lui consacre toute sa vie ou presque, tandis que lui parcourt le monde, vit avec sa femme, élève ses enfants et a des maitresses plus jeunes. 
Je lis mais ça m'agace un peu, plus que cela ne m'émerveille comme me disait quelque qui traverse aussi ces correspondances entre étonnement, agacement et émerveillement
C'est un couple qui n'aurait pas survécu au quotidien, la magie de leur relation est en partie lié au secret, à l'adultère, à l'impossible, à l'attente de se retrouver, à ces retrouvailles qui sont toujours courtes et limitées dans le temps ou dans l'espace (qui ne peut pas être publique). 

Fantastique histoire d'amour de Sophie Divry n'a rien de l'attente. 
Au contraire. Tout du réel, tout du quotidien. Avec un (tout) petit côté science-fiction, qu'on peut même se demander si ce qui est décrit ne pourrait pas être vrai. Je n'ai pas cherché, j'aurai pu ("google est ton ami" me disent mes iAdos, oui mais parfois on y trouve aussi beaucoup d'âneries). 
Le titre est trompeur, ce n'est pas une histoire d'amour, la fin oui, et encore ça se discute. C'est d'abord une histoire à suspens, le suspens de ce produit addictif qui disparait, une histoire suspendue, celle de deux solitudes (ultra moderne solitude comme le chanterait Souchon), le suspens de comment ces deux personnages vont ils finir par se rencontrer. 
On se promène sur les quais de Saône à Lyon, je m'y suis promenée récemment avec une amie et des chaussures neuves aux pieds (avec les conséquences qu'on peut aisément déduire), on y jogge le matin au Parc de la Tête d'Or où j'ai passé tant d'heures à regarder les girafes et à attendre que le crocodile bouge, il y a même un personnage qui se pend au Parc de Parilly où j'ai appris à faire du vélo (sans croiser de pendu, heureusement). On passe même une dizaine de jours dans le Bugey où je soupçonne une personne que je connais d'enterrer des cadavres dans son jardin (oui je sais j'ai trop d'imagination). 
Paysages connus, terres adoptées j'avais l'impression d'être dans une vie parallèle. Et de pouvoir rencontrer les protagonistes à ma prochaine descente du train à la Part Dieu. Le tout servi par une écriture très opérationnelle, fonctionnelle, réelle. Ni chichis, ni tralala, aucune tournure alambiquée.  Le réel partout, toujours. 
C'est une des règle de base : ne jamais arriver en premier. Le premier qui arrive à une fête est un loser.
J'avais attendu 22 heures pour arriver à la pendaison de crémaillère d'Eric. Il n'était pas question pour moi de faire un quelconque effort. J'étais venu pour boire, puisque selon les prescriptions de Karachian je ne devrais m'enivrer qu'en société.
Sophie Divry  - Fantastique histoire d'amour
Le titre peut être un peu trompeur, ça ne sue pas le romantisme. Il n'y a pas beaucoup d'approche, de flirt, et encore moins d'attente.
Je m'approchais du bar pour voir quel public était là. C'est ma méthode pour évaluer l'âge des invités : le buffet en donne toujours une idée assez précise. Chez les étudiants, on ne trouve que de la bière et des chips ; à 30 ans apparaissent du vin, des quiches et du cidre ; à 40 on voit arriver les jus de fruits bio et la salade de quinoa.
Sophie Divry  - Fantastique histoire d'amour
C'est là où je me dis que je dois un peu réorganiser mon buffet pour ne tromper personne, Chez nous il y a  toujours de la bière du fait de mon iMari, du jus de fruits bio pour les enfants, du vin car j'adore ça, et du gin parce que l'apéro. J'ai évité la salade de quinoa qui est remplacé par de l'épautre, la quiche on nous l'apporte (ou le cake salé). 
Voilà. C'est un bon roman quand je me demande ce que le personnage (Bastien) aurait à dire d'un buffet à la maison.

Le lien que je tisse avec les personnages est infiniment plus simple que celui que j’ai avec des personnes réelles et c’est une des raisons pour lesquelles je le chéris 

Alice Zeniter – Toute une moitié du monde 
A la prochaine soirée, il sera là, et me chuchotera son analyse de la situation, au lieu de quelqu'un qui demandera étonné·e (voire agacé·e mais rarement émerveillé·e) : mais c'est quoi cette herbe dans la salade? Ou dans la quiche, ou dans le pain. Rarement dans le jus de fruit, même bio.

J'ai (re)vu Un homme et une femme de Lelouch. Le film d'amour, le classique, l'intouchable. Le chabadabada et les planches de Deauville.
Il date de 1966. Et déja, ça en dit long.
Démystifions rapidement ce n'est pas une histoire d'amour. Du moins pas entre un homme et une femme. Si c'est une histoire d'amour, c'est d'abord une histoire d'amour de la voiture, de la course automobile, de la conduite automobile. 80% des scènes sont consacrées à LUI (joué par JL Trintignant) quand il conduit sa voiture de sport sur son circuit, dans ses courses automobile (le rallye de Monte Carlo), sur la plage de Deauville (la fameuse scène avec les phares). J'avais l'impression d'être dans Autosport l'émission du dimanche matin (c'est bien une émission qui pourrait exister juste après Téléfoot). Et la pauvre Anouk Aimée, la moitié de ses scènes à elle se passent sans sa voiture à lui !
C'est un film d'amour de l'Automobile où comment faire Monaco-Paris en une seul traite dans une décapotable, puis Paris-Deauville un dimanche soir.
Bref, je ne suis pas certaine qu'on tombe amoureuse d'un gars en 2 trajets auto Paris-Deauville, fussent-ils aller-retours dans une décapotable pas décapoté un soir de pluie.

En revanche, Simple comme Sylvain de Monia Chokri (Quebec) est un vraie histoire d'amour, qui finit comme le racontent les Rita Mistouko (tant mieux pour ceux qui n'ont pas la référence, je ne vous spoile pas la fin). Une histoire d'amour entre deux milieux sociaux, deux mondes, deux codes. Bien dans le réel (même si c'est celui du Quebec, ça nous parle), dans les paradoxes, l'ambiguïté du lien, l'asymétrie pas toujours là on l'imagine. Je l'avais vu au cinéma, je l'ai de nouveau regardé, avec autant de plaisir, d'étonnement, d'émerveillement sans aucun agacement.

La parenthèse se termine. Juste avant de revenir aux correspondances des "je t'attends-je t'aime et vice versa" j'ai terminé une autre histoire qui parle d'amours. De secrets d'abord. Et d'amours, contrariées à plusieurs endroits, sur plusieurs générations. Qui ramène la grande Histoire  : Hiroshima et Nagasaki en toile de fond. Le premier de la trilogie dénoue les noeuds de l'histoire familiale, mais en refermant la dernière page je sais que ce n'est pas fini. Que d'autres noeuds que j'ai à peine effleuré vont se desserrer dans la suite. 
L'écrivaine est  japonaise et vit au Quebec, elle écrit au présent dans une tonalité de grande proximité, comme si en tendant la main on pourrait toucher la scène.
Il pleut depuis la mort de ma mère. Je suis assise près de la fenetre qui donne sur la rue. j'attends l'avocat de ma mère dans son bureau où travaille une seule secrétaire.
Aki Shimazaki  - Tsubaki le poids des secrets.
C'est une parenthèse d'efforts pour être, le temps de la lecture ou du film, dans une vie où il n'y a pas de élections qui vont mettre les fachos au pouvoir.

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