Pour mon anniversaire, mon iMari m'a échangé l'outre d'eau de 3 litres que je portais depuis lundi contre celle 2 litres que lui avait dans son sac ; il m'a tenu les portillons et les fils des parcs à animaux sur les sentiers et m'a payé un Perrier (certainement contaminé) au refuge. Et au retour en guise de gâteau, j'ai eu une salade de chou fleur. Trop de la chance.
Depuis quelques années, je marche pour mon anniversaire. Randonnée de refuge en refuge le temps du week-end long si possible avec aller-retour en train.
Cette année nous avons pris la semaine, nous avons marché (presque) cinq jours, une visite familiale au début, un mariage à la fin, et entre les deux la traversée du massif de Borne Aravis.
Le premier jour était raide.
En partant d'en bas.
Il y a un parking plus haut dans la montagne, ce qui permet à certains de se rendre au refuge (de Parmelan) en deux heures.
C'est comme ça qu'on se retrouve dans un refuge qui n'a ni eau ni électricité et qui pense que Edmund Hillary est britannique, avec beaucoup (trop) de monde, autant dans le refuge qu'en bivouac. C'est un safari social, moi qui était venue chercher le calme et la tranquillité.
Des trailers évidemment, qui se font repérer rapidement car ils n'ont que leur sac d'hydratation, ils restent en short même quand le soleil se couche. Ils dorment avec leurs affaires de trail pour bien s'assurer de laisser visibles en permanence leurs membres musclés.
Il y a celle (une traileuse solitaire) dont le T-shirt explicite "mon sport est l'hyrox", elle dort avec et ne met pas de pull sinon on ne voit pas l'inscription. Bizarrement elle ne se met pas à table à côté de celle qui est monté avec son sac à dos gris et orange Basic Fit. Leur marketing est bon, j'en vois (trop) partout, il n'empêche, ces sacs à dos devraient être interdits en refuge, eu égard au bon goût, à la DA montagne, à ... ? Mon iAdo - travailleur d'été en refuge - a juste commenté : "c'est abuser"/ Laconique et tellement vrai.
Puis il y a celle que personne ne peut louper, elle parle à tout le monde (grâce à mes immense efforts je suis arrivée à l'éviter). Je connais tout de sa vie, avocate, 10 ans de barreau à Paris, habillée accordée avec son petit mari (Antoiiiiiine chéri) : ils ont les mêmes t-shirt Hoka, la même marque de chaussures version homme et femme, idem pour les chaussettes (de trail, unies, sans motif). Lui a arpenté tout le Marais (sic) pour lui trouver des mots croisés tendance - au doux nom de Grillé - qui sera comparé avec celui de la bande des trois petits jeunes (une avocate en herbe, un futur inspecteur du travail et une 3ème dont je n'ai suivi que les déboires de dragues via Instagram) genre les mots croisés achetés au kiosque à journaux pour 6 euros dix, tu en as pour tout l'été. Alors que Grillé, c'est 15 euros, couverture en papier glacé et on n'a toujours pas trouvé le mot qui va avec "avance en arrière". Parce qu'évidemment, elle ne refléchit ses mots croisés à haute voix.
Elle parlerait à un mur, mon iMari m'assure qu'elle le fait souvent.
Heureusement il y a aussi un couple de savoyards qui sont montés pour boire un verre et regarder le coucher de soleil. Il n'y a qu'eux qui parlent moins que moi, sauf quand ils se mettent à dresser la liste des cols et de refuges du coin avec une autre Savoyarde, ou à raconter leur trek au Népal.
Comme eux, une foule de jeunes et moins jeunes en bivouac pour regarder le coucher de soleil. La même photo, le même Réel en milliers d'exemplaires sur Instagram probablement, avec des mains en coeur, des danses, des baisers de couple...
J'ai marché 4 heures pour ça?
Le deuxième jour était long.
Nous avons quitté sans regret le refuge de Parmelan où la légende veut que Tenzin Norgay ait dormi, pour traverser les lapiaz, descendre des falaises, traverser des champs de vaches (à reblochon) et remonter vers le plateau des Glières, s'allonger dans l'herbe en attendant que la taulière de la chambre d'hôtes ne revienne de ses courses (nous, nous n'avons pas de mots croisés, ni à 15 euros ni à 6 euros dix). Nous on lit, on dort, on revasse, et on ne cherche pas qui "avance en reculant".
Le deuxième jour, qui n'était toujours pas mon jour d'anniversaire - nous avions une chambre, une douche et des toilettes. Nous avions notre table à nous pour dîner, et une seule autre chambre était occupée. Comme le bar-restaurant est fermé le lundi, nous avions l'impression d'être seuls au monde sur ce bout du plateau des Glières.
Haut lieu de la résistance française, impossible de l'oublier quand on le traverse pied. Des monuments de recueil dans tous les coins de bois et les détours de sentiers, une grande sculpture en béton, un petit musée (fermé à notre heure matinale de passage), des panneaux qui racontent en photos l'histoire du plateau.
Pas une seule femme sur ces photos, aucune non plus citée parmi les résistantes, alors qu'on sait qu'elles étaient messagères, ravitailleuses, résistantes comme les autres. Il y a même des portraits des ouvriers qui ont construit la sculpure en béton, dessiné par un grand nom masculin et inauguré par André Malraux. Encore une fois, les femmes totalement absentes, effacées (gaslightées est le mot idoine) du lieu historique des Glières.
Le troisième est raide et long.
Le troisième est la somme des deux premiers.
Le troisième jour j'ai 55 ans.
On traverse, on descend, on remonte. En pleine chaleur, en pleine après midi.
Au point le plus bas du déjeuner il nous restait plus de 3 heures de montée, d'abord dans la forêt puis à découvert.
Mirage d'une buvette dans un village d'estives, la fontaine juste avant nous permet de remplir nos outres totalement vides (la deux litres en ce qui me concerne, c'est mon anniversaire j'ai l'honneur de porter la moins lourde!) avant de s'attaquer aux 300 mètres de dénivelé, de passer le col et de redescendre sur le refuge de Lessy.
Un lac - interdit de se baigner - un café (plus de café que d'habituant dans ce massif), un refuge et une poignée d'estives, fermées lors de notre passage, des moutons, puis plus tard des chamois. Pas de douche, une fontaine pour se laver.
Nous sommes six au refuge, c'est soir de match, le gardien redescend, nous aurons la gardienne.
Une tablée de 6, pas de sacs Basic Fit, un couple qui n'habite pas ensemble dont c'est la première fois en refuge pour elle, une jeune femme qui marche seule parce que son copain n'était pas disponible, une Suissesse partie pour quelques mois : la grande traversée des Alpes, l'Ardèche, les Cévennes puis la Méditerranée. Je n'ai pas tout écouté son histoire, elle parlait trop. Mais quelques choses dans ces propos m'ont remis en mémoire tous ces Suisses baroudeurs : Nicolas Bouvier, Ella Maillart, Cosey et son Jonathan.
La pénombre tombe lentement en repérant les chamois sur la pente vers le lac.
On dort avec la porte ouverte, le frais de la nuit, les cloches des moutons, le ciel. Je me suis levée au milieu de la nuit (effet tisane), les étoiles, si proches, si claires, si goûteuses. J'aurai pu m'allonger par terre, m'y rincer les yeux, m'envahir le coeur. J'ai l'impression qu'il y a longtemps que je n'ai regardé les étoiles (c'est faux, ça dit juste de le faire plus souvent)
Le quatrième est morose.
Ce n'est pas sa qualité intrinsèque, c'est moi qui suit ronchon.
Je suis extrêmement fatiguée, et je n'ai pas envie.
Pas envie de marcher, pas envie de monter, ni de descendre, ni du sandwich jambon de montage et tomme (le 4ème jour de suite), ni de remplir mon outre, ni de lacer mes chaussures, ni...
Je rêve de m'allonger, je rêve d'une douche, je rêve d'un thé. Ce ne sera que demain soir, le refuge de ce soir pas de douche et des dortoirs.
La traversée est longue, on remonte les pistes de Chinaillon, domaine du Grand Bornand. On avale nos sandwichs au col des Annes (je ne sais pas qui sont ces Anne) où chaque maison est soit un café-restaurant soit une ferme qui vend du reblochon et de la tomme. Le ciel se couvre, la météo nous dit qu'il pleut dans deux heures : le temps qu'il nous faut pour arriver au refuge.
On monte vite, les premiers gouttes arrivent, je redouble de vitesse, je sors la veste de pluie, j'emballe mon sac a dos. La pluie redouble plus vite que ce que je n'avance, le tonnerre gronde, les éclairs se joignent à la partie.
Au col, on voit le refuge, il doit rester moins d'une heure, une heure de montée à découvert, dans une combe à flanc de falaise, raide sur la fin, des cailloux partout. Le tonnerre résonne dans la combe, tout est noir, les éclairs s'enchainent et se rapprochent. J
e prends peur, l'iMari se pose des questions : faut il ranger les bâtons de marche susceptible d'attirer la foudre? se mettre à l'abri sous un rocher (qu'il n'y a pas)? sans sortir di iPhone pour poser ses questions.
Comme nous sommes de vieux sages, nous repartons en courant à la descente. Pause à mi parcours au dos d'une cabane de remontée mécanique. A l'abri du vent mais pas de la pluie. On voit qu'on ne voit rien au loin, je n'entends que les grondements. Après 10 minutes d'hésitation on poursuit notre course dans la descente pour atterrir trempés dans un un des cafés du col des Annes.
Retour à la case déjeuner, ne reprenez pas un sandwich mais un thé/café. Au chaud.
Une flaque se forme sous nos chaises, je m'allongerais bien sur la table pour dormir. Une famille avec deux grands enfants à côté de nous ont aussi prévu de dormir au refuge - départ depuis le col- et nous disent attendre la fin de l'orage.
- il reste une heure et demi de montée, ce serait dommage de ne pas y aller.
Je vacille, aussi de façon littérale. Me poser, ne plus marcher, lire, dormir.
Bien sûr de ce serait dommage, mais l'heure et demi s'ajoute aux 6h précédentes, au rebrousse-chemin sous la pluie, aux 4 jours précédents ...
A 16h, nous sommes repartis en stop à la descente, direction La Clusaz l'hôtel prévu le lendemain pouvait nous accueillir un ou plus tôt, le refuge prévu que nous avons été pris dans l'orage et que nous avons rebroussé chemin.
En stop, la règle 'les BMW et les Mercedes ne prennent pas en auto stop des gens sous la pluie" s'avère cruellement juste. Elle s'étend plus largement aux grosses voitures, où un couple seul dans un énorme SUV nous a fait un haussement coordonné des épaules et des mains sur le volant indiquant "on ne peut pas", comme si c'était évident.
C'est une mère de famille et sa fille adolescente qui se sont arrêtées, elles rentraient d'une balade en famille élargie (grands parents, oncles, tantes et cousins remplissaient les voitures amont et aval).
Au Grand Bornand, j'ai acheté du chocolat, suis montée dans la navette gratuite pour La Clusaz, pris une douche bien chaude, avant de m'affaler (c'est le mot) sur le lit à l'hôtel et de ne plus en bouger jusqu'au lendemain.
Le cinquième jour.
Il n'y pas eu de cinquième jour de marche.
J'ai dormi jusqu'à 9h, je suis allée à la piscine et j'ai acheté du Gin.
Conclusion : ce n'est pas parce qu'on a 55 ans qu'on peut marcher 5 jours de suite.
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