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(de)compter et déconstruire, pour mieux voir

En dehors de la lecture, j'ai d'autres centres d'intérêt, mais je suis toujours aussi "polar" (ie polarisée) ou encore obsédée, à en perdre l'interêt, quand le compte n'y est pas. Il m'est arrivé d'éteindre la radio (notamment France Info que mon iMari écoute de façon compulsive) quand au bout de 20 minutes je n'avais entendu que des voix d'hommes, aussi bien parmi les journalistes que parmi les intervenants et les interviewés.

Collage - people and legs

J'ai aussi brusquement éteint France Inter lors d'une émission en pleine de sortie du livre de Camille Kouchner "la familia grande", où il semblait important pour l'animateur (Nagui) de préciser que les cas d'inceste/de viol commis par les femmes ça existe aussi. 
Oui, moins de 4% c'est important de le dire là? 
Et ensuite de s'étendre longtemps sur le film "Mourir d'aimer" avec Annie Girardot, sur le cas d'une professeur ayant eu une liaison avec son  élève de 17 ans et demi. Le film est basé sur une histoire vraie, la professeur a fait de la prison (combien des 96% autres violeurs qui sont des hommes en font dans le même cas? Moins d'un sur 100 : une victime sur 10 porte plainte et une sur 10 est condamnée). Et dans l'histoire vraie, ces deux-là forment un couple, ils ont passé leur vie ensemble et ont eu des enfants. Pourquoi passer du temps sur les 4% alors que le problème concerne les 96%? Parle-t-on de Luc Besson qui s'est mis en couple avec Maiwenn quand elle avait 15 ans? Il n'a pas fait de prison, lui. Deux poids, deux mesures. Remettons de l'ordre.

Dans mes autres centres d'intérêt, au delà de la radio éteinte, il y a la photographie. Je vais voir des expos, j'achète des photos (notamment à distance, à une Russe, mon iMari a cru à une arnaque jusqu'à ce que je les reçoive par la Poste), je visite des galeries et je suis l'actualité. L'actualité récente c'est le World Press Photo 2021. Sont récompensés les meilleur·es photographes de presse. Il y a 16 catégories possibles à récompenser. De la meilleure photo de presse thème "Général" à une catégorie "Sport". 
On notera qu'il y a Environnement, Nature, Contemporary Issues et Sport. Il n'y a pas Travail, il y a Paysage, il y a des Histoires sur le long terme. Il n'y a pas Alimentation ou Mobilité, ou Migration, ou Femmes, ou Enfants mais il y a Sport. 
Je ne m'étais pas interrogée sur les catégories avant, c'est supposé refléter la presse, et donc peu de presse dédiée au travail, aux femmes, à l'alimentation...? La photo de mode (pour les femmes? quel cliché!) n'est donc pas digne de la photo de presse, mais le sport oui. 
A noter qu'en France, en 2017, ce sont les hommes qui lisent la presse. Si la tendance est la même partout dans la monde, en suivant les stéréotypes, on comprend pourquoi il y a une catégorie sport.

16 catégories, 3 prix à chaque fois (le premier, le deuxième, vous avez compris) soit 48 possibilités.
  • Sur 16 premiers prix possibles, elles sont 3 photographes femmes à avoir eux le premier prix. 3/16 (moins d'un quart)
  • Elles sont 4 à avoir obtenu un 2ème prix
  • Et 5 photographes femmes à avoir obtenu un 3ème prix.
Sur 48 prix possibles, elles n'en ont eu qu'un quart. Exactement un quart. Et pour la petite histoire, aucun dans la catégorie Sport. Pourtant il y a des femmes qui font du sport, et des journalistes sport qui sont des femmes (et pas des salopes).
Le jury de WPP est composé de 28 personnes, de tous pays et tous continents, on a leur photo, leur nom. Le compte y est : il y a exactement 14  hommes et 14 femmes. Alors, où est-ce qu'on se loupe?

Une première hypothèse est dans le mode de recrutement des nominés : il faut postuler. Ce n'est pas un jury qui examine l'ensemble des photos publiées dans la presse et leur impact. C'est chaque photographe qui décide de postuler en ligne à ce concours. Il n'y a pas les statistiques des postulants, mais je parie que les candidats sont nombreux, bien plus que les candidates. C'est culturel, les femmes postulent moins à ce genre de concours, déja elles s'y intéressent moins, et ensuite elles se sous-estiment, et partent perdantes, par conséquent ne soumissionnent pas.. Donc le jury examinent bien plus de photos prises par des hommes que des femmes, et sans quota, la repartition est faite avant même que le jury se réunisse.

L'autre hypothèse - qui n'est pas exclusive - est la construction de notre regard. Ce qui fait une bonne photographie de presse repond à des critères probablement (et heureusement) subjectifs. On a surtout appris à voir le monde au travers du "male gaze" et on le reproduit quand il faut évoluer la qualité d'une photo parce que nous avons été habitués à ce regard-là. Changer notre regard ne se fait pas seul, changer nos lunettes prend du temps. Y compris (et surtout) pour un jury de photographes qui se jugent entre eux.

Pourtant, c'est bien de la responsabilité de ce type de collectif et de concours dont le crédo est "Connecting the world to the stories that matters". Cela ne peut pas être que des histoires racontées par des hommes. Sinon notre lien au monde est tissé par les hommes, et avec ce qu'ils pensent être important. 
C'est aussi comme cela qu'on se retrouve avec une catégorie Sport.
Je les ai interpellés là-dessus. Et la Galerie Polka qui relayait les résultats du concours.
Je me suis fendue d'un mail à chacun, un en anglais, un en français. Ils sont moins promptes à répondre que Lire Magazine littéraire à Noêl.

La photographie est censée nous montrer le monde tel qu'il est et c'est bien le rôle de ces institutions de diversifier les points de vue pour en détourer quelque chose qui s'approche le plus de la réalité.
N'est-ce pas le rôle d'une galerie photo que de faire découvrir (et promouvoir) la photographie pour ce qu'elle représente du monde et donc d’assurer que cette représentation ne passe pas uniquement par le prisme du regard d‘un photographe homme?

Et choisir de mettre en avant aussi des photographes femmes.
Et de signaler quand une autre institution comme le WPP contest passe à côté de cet équilibre.

Soyons attentifs ensemble.

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