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Ces hommes qui se disent féministes

On parle de nouveau de Mathieu Menegaux, avec la sortie de son nouveau roman "femmes en colère" que l'on dit haletant, et sur lequel on ne tarit pas d'éloges. Inspiré par #metoo, il raconte l'histoire d'une femme violée qui se venge et se fait rattraper par la justice.

Je ne l'ai pas lu, je ne le lirai pas - c'est une année sans (lire des hommes) - mais pourtant ce livre me met en colère, lire sur ce monsieur me met en colère, toutes ces louanges me mettent en colère, surtout quand on vante cet auteur pour sa capacité à prendre la défense des femmes, à comprendre leur vécu, à combattre les violences... 
Collage - femme penchée (avril 2021)

C'est un héros. Parce qu'il parle de femmes, des violences à leur encontre, de leurs luttes. Ca en fait un héros. En plus, il travaille dans un grand cabinet de conseil (le BCG). En plus de quoi? De travailler dans un cabinet de conseil à la réputation de faire plus de cash que de social. Et si ses livres étaient de la même engeance ? Plus une usine à vendre qu'un roman qui parle du vécu ?

J'ai lu "le fils parfait" sorti en 2017. Ecriture parfaite (sans fioriture, sans attachement "no punch line" dans ses lignes), intrigue au poil, sujet d'actualité (une femme qui découvre que son mari viole ses filles, il la fait passer pour folle, pour s'en sortir elle disparait, aidée par un policier). Il a bien compris le filon : la femme est une héroïne, elle ne reste pas victime, elle se bat et s'en sort (avec l'aide d'autres). Une usine à histoires, donc.

Ça me met en colère parce qu'il y a un exploitation de ces histoires de femmes, de violences faites au femmes et aux enfants. En plus de profiter du système, il réussit aussi à profiter de la critique de ce sytème. 
Ça me met en colère parce que ces histoires sont magnifiées, parce qu'elles sont écrites dans une épure qui les met à distance (comme sur des slides powerpoint). 
Parce qu'au final je ne suis pas certaine qu'elles aident qui que soit, ni même qu'elles se rapprochent d'une quelconque réalité (sans parler de vérité). Ces histoires font croire qu'en se battant on s'en sort, ces histoires font croire que se battre aide et que la vengeance est une issue. Elles font encore porter sur la victime la responsabilité de s'en sortir, elles nient le mal qui s'installe, les dégâts irréparables, le bagage que ça laisse. Elles parlent de faits et d'actions, pas de sentiments ni de vécu. 
Je ne nie pas qu'il a du se documenter avant d'écrire. Comme quand on présente un dossier à un client, on fait sa recherche et son analyse documentaire, pour "l'état des connaissances de l'art". C'est le ba-à-ba du consultant. Ca ne présume en rien de la qualité de l'analyse, ni de la proposition qui en est faite. Je lui reproche de faire ses livres comme ses missions de consultant. Je lui reproche le manque d'affect, je lui reproche la marchandisation.

Loin de moi l'idée de dire qu'un homme ne peut pas écrire sur une histoire de femme, ça signifierait qu'il n'est possible d'écrire que sur ce qu'on a vécu ou connait, et alors c'est la fin de la littérature. 
Loin de moi aussi l'idée de dire qu'il faut avoir vécu ces histoires traumatiques pour en parler, mais on a vu le coup manqué de Lola Lafon avec Chavirer, une collection de faits divers. Pour toucher, ces histoires doivent raconter plus que les faits. Mais c'est aussi ce qui fait un bon roman d'un autre qui devient banal. Et que peut être ce qui me met en colère est de faire un mauvais roman de ces histoires dont je n'accepte pas qu'elles soient banales. Je refuse tout simplement que ces histoires de violences, sur des femmes sur des enfants soient des histoires banales qui servent d'intrigues à des romans qui finiront dans l'oubli. 
Je refuse tout simplement qu'on oublie ces histoires, je leur refuse la médiocrité du romancier qui s'en empare et qui passe à côté.

J'ai du mal à me dire qu'il faut peut-être en passer par le fait divers pour "banaliser" ces histoires, au sens d'en parler partout, qu'elles occupent notre quotidien à l'image des chiffres qui leur sont rapportés. 
J'ai du mal à accepter qu'elles fassent des bonnes histoires (à défaut de bons romans) écrites par des hommes dans une visée mercantile.

Je ne sais si Mathieu Menégaux se dit féministe, je ne doute pas que d'autres le diront pour lui. Je préfère certainement la démarche de Yvan Jablonka dans "un garçon comme vous et moi" - que je n'ai pas lu, mais pour lequel j'ai lu critiques et interview - où il cherche sa masculinité dans les modèles dominants parmi "fort en drague, fort en transgression ou fort en classe", quand on n'est rien de tout ça. Il parle d'abord de lui, et s'interroge lui. Pas de leçon sur que faire et comment, de récit de résilience ou de vengeance d'un système oppressif qu'on ne voit que de l'extérieur.

Quelle place pour les hommes dans cette lutte féministe? En discutant hier avec une amie (qui élève des garçons), je me disais que peut-être la place des hommes est de se taire. 
Se taire sur les luttes des femmes, mais prendre la parole et agir sur les modèles masculins.

C'est aussi la position de Martin Page, qui écrit dans La Déférlante :

Quand les hommes osent se prétendre féministes, ils s'approprient des siècles de lutte sans que ça ne leur coûte rien. Ils en tirent un bénéfice tout en conservant leurs privilèges et en continuant à avoir des comportements sexistes sans doute plus discrets. Soyons clairs : les hommes ne sont et ne peuvent pas être féministes. Pire encore nous avons du mal à être des simples alliés.
Il poursuit en disant que les hommes peuvent être complices en parlant à d'autres hommes pour casser les logiques de complicité masculine, d'éduquer autrement les enfants, d'écouter les femmes et de reconnaitre quand ils se trompent et quand il sont oppressifs. 

En gros, il dit que rester à sa place d'homme, parler d'où il est et pas pour les femmes, est ce qui peut être fait. 
Parler juste de son point de vue, et juste le temps qu'il faut.
On avait raison, hier, ma copette et moi : ils vont devoir apprendre à se taire.

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